Sodini (J.-P.), Kozelj (T.), Wurch-Kozelj (M.), Le nymphée d’une maison de l’Antiquité tardive à Thasos (terrains Tokatlis/Divanakis/Voulgaridis). – Athènes : École française d’Athènes, 2016. – 214 p. : bibliogr., fig., index. – (Études thasiennes, ISSN : 0766.7442 ; 24). – ISBN : 978.2.86958.268.2.

Le titre choisi pour cette publication ne résume pas l’ensemble de l’ouvrage, mais seulement la dernière phase d’occupation du secteur fouillé, dont elle constitue cependant, il est vrai, la pièce maîtresse. L’étude, vingt-quatrième fascicule de la collection des Études thasiennes publiée aux éditions de l’École française d’Athènes, est une belle publication de fouilles, richement illustrée de 192 figures en noir et blanc et quelques-unes en couleur, photographies et relevés d’architecture, qui permettent de suivre les conclusions des auteurs mais aussi d’en vérifier les hypothèses.

L’histoire des fouilles de la domus dont il est question remonte à plus d’une cinquantaine d’années, comme le rappelle J.‑P. Sodini dans son avant-propos. En 1964, une fouille d’urgence est effectuée sur le terrain Tokatlis à Liménas par Y. Garland, qui met au jour un atrium et deux pièces, ainsi que des fragments épars d’architecture. Lorsque l’a. travaille à la fouille des basiliques d’Aliki dès 1970, il décide d’engager dans le cadre de sa thèse l’étude de la Thasos protobyzantine (soutenue en 1975) et reprend alors les travaux d’Y. Garland. À cette occasion, il étudie de loin quelques blocs, dessinés entre temps par des architectes, et attribue au nymphée sa fonction. Le projet est ensuite relancé et la fouille étendue aux terrains adjacents par D. Mulliez en 1984. La publication des fouilles est laissée à J.‑P. Sodini, qui reprend le dossier avec T. Kozelj et M. Wurch-Kozelj entre 2002 et 2009, avant d’engager un travail de mise en valeur à partir de 2010.

Dans l’introduction, les a. retracent l’image de Thasos dans l’Antiquité tardive. Les travaux menés sur le site ont permis la découverte de plusieurs églises, l’identification de l’activité du port et du maintien d’une production artisanale et des petits commerces. Par ailleurs, malgré les remplois et la retaille très importants (étude sur l’usage de la scie dans le remploi des marbres anciens en annexe 2), le marbre est encore extrait de certaines carrières et la céramique est abondante et variée, signes d’un commerce et d’échanges toujours nourris. L’habitat de l’île est de mieux en mieux connu : le type hellénistique avec pièces ouvrant sur un péristyle, bien attesté, est un modèle suivi aux époques romaine, tardive et protobyzantine. La domus des terrains Tokatlis, Divanakis et Voulgaridis, dégagée entre deux basiliques, est aménagée dans un quartier qui se remodèle et se construit aux IIe et IIIe s. La publication met en évidence ses transformations, dont l’ajout d’un nymphée, jusqu’à la fin de l’Antiquité. Chaque phase distinguée par les a. est détaillée, accompagnée d’un plan du secteur et d’une étude des éléments architecturaux et sculptés, et dans une moindre mesure des monnaies et de la céramique. Une synthèse de chacune de ces phases est ensuite présentée, en insistant sur le contexte des découvertes, à Thasos et en Méditerranée orientale. Nous rassemblons ici l’ensemble de ces données.

La première occupation repérée dans le secteur est une maison à atrium. Autour d’une cour centrale (9 ´ 5 m) entourée de portiques, dont seuls les tronçons ouest (l. 3,50 m) et nord (l. 2,30 m) ont été fouillés, se répartissent plusieurs pièces ; deux à l’ouest et deux à l’est ont été fouillées. Cette cour devait être recouverte d’un dallage de marbre posé à même la terre et seize colonnes sont restituées, dont certaines ont été découvertes effondrées : de type ionique, leurs chapiteaux sont datables du IIIe, voire du IVe s. même si le Ve s., moins vraisemblable, n’est pas à exclure. L’ensemble se présente comme un bâtiment décoré de pavements de mosaïques, essentiellement en noir et blanc (tapis géométriques dans les portiques), mais avec un riche tapis polychrome : encadré par une large frise de méandres de svastikas, le tapis central est décoré de quatre-feuilles bichromes qui déterminent des carrés sur la pointe et orné en son centre d’un tableau avec une scène d’Erotes luttant, flanqué lui-même de deux panneaux occupés par deux oiseaux tournés vers le centre. Ce panneau central est légèrement décentré vers le nord (et non vers le sud, p. 21) et tourné vers l’ouest pour faire face à la porte qui donnait sur le portique. L’autre pièce ouest adjacente apparaît comme étant une pièce de service. De la même façon à l’est, deux pièces ont été entièrement mises au jour et une troisième partiellement. De cette première phase d’occupation, on ne connaît que la pièce E1, dotée d’un sol en terre battue, interprétée comme une pièce de service. Les pièces E2 et E3 sont identifiées dans leurs transformations d’époque protobyzantine et ne communiquent plus avec la précédente jusqu’à la phase d’abandon. Quant à l’absence de piliers d’angle et de traces d’escalier, elle laisse penser qu’aucun étage n’existait dans cette phase.

Dans un second temps, la maison fait l’objet de remaniements. En premier lieu dans la cour, qui est étendue vers le sud et bordée par une colonnade avec équerres en maçonnerie aux quatre angles : cet aménagement incite à croire que l’étage était prévu. À ce moment les mosaïques servent encore de pavement et le dallage de la cour est remanié pour s’adapter à l’agrandissement. Plusieurs niveaux sont cependant exhaussés, peut-être en raison de remontées d’eau : le seuil de la porte d’accès à la maison au nord et celui de l’œcus aux Erotes ; les sols des pièces situées à l’est, avec un possible changement du type d’occupation en E2 accompagné d’un bouchage de la porte avec E1. Les quatre portiques de l’atrium avaient un étage, dont l’escalier ajouté dans la pièce à emblema d’Erotes constitue au moins l’un des accès. Les différents éléments architecturaux conservés permettent d’en restituer les portiques à arc plein-cintre, supportés par des meneaux couronnés de chapiteaux ioniques, dont la balustrade se compose de plaques décorées de champs d’écailles. Aucun élément stratigraphique ne permet de dater cette transformation, mais les blocs de corniches et les plaques de parapet à chrisme ne laissent aucun doute sur le début du VIe s., voire le milieu de ce siècle d’après certains chapiteaux.

Une des transformations majeures de la maison consiste en la construction d’un nymphée qui occupe tout le pan ouest du portique de la cour. Pour ce faire, le stylobate qui limite la cour à l’ouest est bouché, sans toucher aux colonnes qui supportent un étage. On peut observer que la colonne nord est percée par les deux bouts pour installer une conduite (le tronçon supérieur de la colonne sud est manquant). Les constructeurs se préoccupent d’amener une eau courante. Le bassin de la pièce ouest O2 est interprété comme un bassin de décantation qui permettait en outre, par sa hauteur, de mettre sous pression l’eau dans les conduites (supposées en plomb). Au niveau du sol de la cour, le bassin était alimenté par deux bouches-dauphins (p. 78-85 sur ces dauphins et les bouches figurées). La façade du nymphée était décorée au-dessus de deux ordres de colonnettes qui décrivaient au nord et au sud une avancée encadrant ce bassin, soit un schéma en π. Le premier niveau se compose de colonnettes hautes de 1,50 m à deux registres de cannelures (obliques et brisées dans le bas, tournées vers la gauche ; verticales dans le haut) surmontées de corbeaux pris dans le mur de fond qui supportent des architraves de couronnement (non encastrées dans la maçonnerie). Au deuxième niveau, les colonnettes à cannelures verticales atteignent 1,14 m de hauteur en moyenne, 10 cm de plus pour certaines, pour rattraper la hauteur de l’architrave en raison de l’agencement en π aux extrémités. Elles supportaient des corbeaux mais les architraves n’ont pas été retrouvées, peut-être en raison d’une récupération lors de la phase d’abandon de 590-620. Les colonnettes de ces deux registres n’étaient goujonnées que dans leur partie inférieure. Le couronnement se compose d’une moulure sommitale (deux fragments décorés de godrons retrouvés) et des hypothèses d’aménagement de la couverture des avancées sont proposées. La restitution sur ces dernières de demi-frontons retrouvés au musée, par comparaison avec « toutes les frons scaenae de théâtre ou de nymphée » (p. 114) nous semble un peu hardie. Deux exemples sont cités plus loin (p. 164-165) : le nymphée de Piso à Sagalassos, sur lequel deux demi-frontons occupent les extrémités et deux autres forment en fait un fronton trapézoïdal à décrochements au centre et l’hydrion d’Aulina Paulna à Pergé, dit nymphée F2, mais dont les demi-frontons se trouvent en réalité sur la porte adjacente au nymphée et forment un fronton à décrochements ; on pourrait citer ceux du nymphée sévérien de Hiérapolis, mais ils forment eux aussi des frontons ouverts. De la même façon, l’hypothèse d’un fronton « au milieu du mur de fond, comme on en trouve dans plusieurs nymphées urbains » (p. 116) n’est appuyée par aucun exemple (mais il en existe, il est vrai, et certains sont mentionnés plus loin : les nymphées de Bassus et de Trajan à Éphèse, le nymphée F2 de Pergé et celui de Gortyne). Trois belles restitutions du nymphée de Thasos, élévations et modèle 3D, sont proposées en fig. 134-136, à compléter par l’annexe 1 (p. 171-180) qui offre une mise en place et un inventaire des blocs connus. Le seul indice archéologique qui permette de dater la construction est une monnaie de Justinien (de 546-547) découverte dans la partie ouest de la cour, peut-être placée sous une dalle qui était en contact avec le bassin : elle donnerait un terminus post quem pour la construction du bassin et du nymphée. Cette datation ne contredirait pas celle des éléments sculptés, notamment des colonnettes du premier ordre. Un excursus consacré à la sculpture (p. 123-135) précise que les carrières locales fournissaient la quasi totalité du marbre et que les productions montrent des particularités locales.

L’édification d’un mur dans la pièce O2, qui condamne la conduite d’alimentation ou intervient après l’interruption de l’arrivée d’eau, marque la fin de l’utilisation du nymphée et ouvre une nouvelle phase d’occupation de la demeure. Dans ces espaces à l’ouest, on note l’aménagement d’un foyer et l’installation d’une cuisine (résidus de cendres et déchets culinaires sur le sol), tandis que les mosaïques sont recouvertes. La façade du nymphée se détériore, avec la perte de plusieurs architraves du second niveau, même si les avancées sont conservées. Le bassin commence probablement à être démonté, ainsi que le dallage de la cour. Ces transformations pourraient être datées par une monnaie trouvée sous le sol remanié, près du bassin de décantation du nymphée, des années 611-612, mais il pourrait s’agir d’une intrusion : plusieurs autres monnaies datées entre 602 et 605 ont été découvertes, dont l’une à un niveau supérieur. Les modifications sont quoi qu’il en soit à placer autour de la première décennie du VIIe s.

La destruction du secteur est caractérisée par une couche semblable à celle qui recouvrait tout le site (ép. 0,70-1,50 m) : les tuiles y sont très abondantes dans la partie supérieure des débris, sauf au centre de la cour. Les colonnes sont recouvertes par cette couche. Les destructions ne semblent pas être le résultat d’un incendie bien qu’elles soient la conséquence d’un effondrement soudain : un tremblement de terre expliquerait certains décalages importants dans les structures bâties, notamment entre l’équerre et le mur de fond du nymphée, et dans la chute de colonnes dans la même direction. Il pourrait s’agir du même tremblement de terre que celui attesté dans les textes à Thessalonique et placé en 620, dont les conséquences auraient entraîné la destruction de la ferme monastique de Tsoukalario à Thasos, mais ailleurs à Philippes et peut-être à Aliki. De manière générale, il n’y a pas de traces d’une continuité de l’occupation à Thasos dans la seconde moitié du VIIe s. malgré quelques remaniements dans les pièces orientales de la domus.

À la suite de cette étude, un chapitre est destiné à replacer l’édifice dans son contexte. La première partie examine les autres nymphées domestiques de l’Antiquité tardive. Parmi les nombreux exemplaires d’Ostie, le parallèle jugé le plus proche est celui de la domus de la Fortuna Annonaria, et en dehors, celui de la villa de Desenzano. D’autres exemples sont mentionnés, en Macédoine à Stobi, en Asie Mineure à Éphèse, Pergé et Sidé, en Orient à Antioche et Apamée. Quelques mentions sont faites des nymphées de palais épiscopaux, auxquels il est fait référence dans les textes, mais dont on connaît également des vestiges, à Philippes, Stobi, Nicopolis et Éphèse notamment. Finalement, les a. relèvent qu’aucune façade conservée n’est comparable à celle de Thasos, le seul à offrir une façade à double ordre (p. 164) et dont le modèle est donc à rechercher dans les nymphées urbains. L’idée d’une influence des modèles architecturaux de ces fontaines monumentales publiques sur la sphère domestique, à laquelle nous souscrivons, avait déjà été émise par J. J. Dobbins (dans C. Kondoleon éd., Antioch, the lost city, 2000) auquel il est fait référence (p. 169). Ainsi sont évoqués les grands édifices des époques flavienne et antonine, nymphée d’Hérode Atticus à Olympie, nymphée de Gortyne, nymphée de Trajan à Éphèse ou nymphée de Piso à Sagalassos, les monuments micrasiatiques étant les modèles les plus probables avec leurs façades « à tabernacles » et à ordres superposés. Ceux d’époque sévérienne semblent s’inspirer du Septizodium de Rome et de ses trois niveaux : Sidé, Hiérapolis, et nymphée de Trajan à Milet, dont le dernier étage est ajouté sous Gordien III. À partir du IVe s., il est noté que les exemples restent nombreux mais sont moins grandioses : construction des fontaines monumentales de Sbeitla, remodelage de la fontaine Pirène à Corinthe, mais aussi transformations de monuments en fontaines, à Éphèse (la célèbre bibliothèque de Celsus), Aphrodisias ou encore Sidé, dans le courant des Ve et VIe s. La continuité d’une tradition de construction de ces grandes fontaines publiques jusqu’au VIe s. (mentions textuelles sur Constantinople p. 168-169) a dû inspirer les élites pour l’aménagement de modèles miniatures au sein de leurs demeures. L’exemple thasien est à ce titre remarquable.

L’ouvrage offre une étude architecturale particulièrement riche d’une domus et de son nymphée. On notera qu’aucune élévation relevée en pierre à pierre n’est proposée, mais on ne peut le reprocher aux a. qui ont traité la documentation ancienne qu’ils avaient à disposition et ont utilisé de nombreuses photographies. Les plans des différentes phases, les clichés et les dessins de blocs architecturaux constituent en revanche une mine de données. La publication de ces fouilles apporte de nouveaux éléments sur Thasos, sur l’architecture domestique, la sculpture architecturale et les fontaines, en particulier à l’époque tardive, et intéressera donc un large spectre de spécialistes.

Nicolas Lamare

Publié en ligne le 05 février 2018