Stephens (S. A.), The Poets of Alexandria. – Londres : I. B. Tauris, 2018. – XIII+194 p. : index, bibliogr., cartes. – (Understanding Classics). – ISBN : 978.1.84885.880.0.

Voici un livre d’une bonne qualité scientifique consacré aux poètes d’Alexandrie. Dans l’introduction (« Changing Places »), S. A. Stephens présente les caractéristiques générales de la cité fondée par Alexandre. C’est une ville d’immigration où cohabitent des poètes d’origines diverses et porteurs de traditions différentes, à la différence de ce qu’on observait dans la cité grecque classique où la tradition locale prédominait. On y trouve des monarques grecs qui gouvernent en se référant à la civilisation grecque, mais en pensant aussi à l’Égypte ancienne qui leur inspire de se comporter en pharaons. Ils protègent des poètes dont les œuvres peuvent être diffusées oralement, mais sont de plus en plus influencées aussi par le rôle croissant de l’écriture qui donne aux livres et aux bibliothèques une importance nouvelle. Cette littérature alexandrine est souvent perçue comme un interstice entre la Grèce et Rome. Nous n’en connaissons pas l’ensemble, car beaucoup d’œuvres ont été perdues et beaucoup d’autres ne survivent que sous la forme de fragments. Mais il est clair que son développement accompagne celui de la nouvelle capitale du nouveau monde grec qui devient elle-même l’épicentre d’une nouvelle civilisation. S. A. Stephens brosse un tableau d’Alexandrie avec ses institutions ( la Bibliothèque, le Musée) , ses temples, ses nouveaux dieux (Sérapis) , son mécénat dont vivent les poètes, mais dont les modalités ne sont pas connues avec précision. Elle présente aussi un panorama de la poésie hellénistique incluant les poètes attachés à d’autres cités. Mais elle choisit de concentrer son propos sur quatre poètes qui ont vécu à Alexandrie pendant une période d’environ cinquante ans (285-235 av. J. C. ) couvrant le règne de Ptolémée II et une partie de celui de Ptolémée III.

Elle consacre son premier chapitre (« The Canon of Truth. Posidippus of Pella ») à Posidippe qui se trouve au centre de la plus importante découverte papyrologique depuis celle du Dyscolos de Ménandre, il y a presque soixante ans. Elle analyse ses épigrammes contenues dans le célèbre papyrus de Milan (P. Mil. Vogl. VIII 309). Ces poèmes forment à ses yeux une sorte de mosaïque qui donne une vision d’ensemble de la monarchie ptolémaïque ainsi que de la société et de la civilisation d’Alexandrie. C’est une définition à la fois élégante et précise, car elle correspond bien à la diversité des personnes, des princes aux simples particuliers, que ces poèmes concernent et à celle des perspectives dans lesquelles Posidippe les considère.

Une autre diversité marque les Idylles de Théocrite qui sont le sujet du deuxième chapitre (« The Bucolic Imagination. Theocritus of Syracuse » ). C’est celle des personnages et des lieux. Si on relève chez Théocrite certaines constantes comme l’absence d’interventions divines dans la vie des hommes et celle du sentiment religieux, le poète met en scène aussi bien des bergers et des citadins que des figures mythologiques, comme Polyphème, Héraclès ou les Dioscures. Il donne également un aperçu de la situation historique de certaines cités comme Alexandrie et sa foule dans l’Idylle XV, Cos, qui apparaît prospère dans l’Idylle VII, et Crotone qui l’est beaucoup moins dans l’Idylle V. Il ne brosse donc pas un tableau uniformément radieux de l’univers pastoral qu’il installe au centre de ses poèmes bucoliques. Il y montre aussi la pauvreté et la condition précaire de certaines personnages et les risques qu’on peut y courir : dans l’Idylle XIII, il évoque le paysage charmant du locus amoenus où Héraclès va perdre Hylas. Il peut avoir aussi des intentions politiques : selon S. A. Stephens, il oppose ainsi à dessein à la Sicile, terre de guerre où les poètes ne sont pas respectés (Idylle XVI), l’Egypte des Ptolémées où les rois protègent les poètes et où règnent la paix et la prospérité (Idylle XVII).

L’histoire n’est pas moins présente dans l’oeuvre de Callimaque sur qui porte le troisième chapitre (« Beyond the the Reach of Envy. Callimachus of Cyrene »). S. A. Stephens analyse fort bien son esthétique qui consiste en un positionnement inédit reposant sur un agencement nouveau d’éléments préexistants dans la tradition poétique grecque. Elle montre que Callimaque met en oeuvre dans les Aitia une relation nouvelle entre la poésie et le savoir et réplique, en ce sens, aux affirmations de Platon qui opposait l’une à l’autre. Elle définit ce poème comme une nouvelle exposition des systèmes de croyance des Grecs et comme une exploration, sous des formes multiples et variées, de leur structure et de leur fonctionnement. Elle consacre aussi d’intéressantes analyses à l’Hécalé, aux Hymnes, aux Iambes, à l’Apothéose d’Arsinoé et à l’Ode à Sosibios. Elle montre comment Callimaque trace une route originale en traversant la tradition poétique dont il est l’héritier et qu’il reformule et dépasse à sa manière.

Apollonios de Rhodes ne fait pas autre chose. Dans le quatrième chapitre (« Destiny’s Voyage. Apollonius of Rhodes ») , S. A. Stephens définit, en effet en termes de continuité créatrice la relation existant entre les Argonautiques et les poèmes homériques. Mais elle lit aussi l’épopée d’Apollonios à la lumière d’autres hypotextes : la quatrième Pythique de Pindare et, ce qui est plus original, l’Anabase de Xénophon. Et elle propose une interprétation politique des Argonautiques où elle voit la représentation inédite d’un nouvel ordre du monde en train de se construire, un ordre où la domination des Ptolémées sur l’Afrique du Nord apparaît comme une nécessité annoncée de longue date, comme le montre l’épisode libyen du chant IV.

S.A. Stephens présente enfin, dans le dernier chapitre (« Afterwards »), un panorama complet de la postérité des poètes alexandrins en Grèce, à Rome, à la Renaissance et à l’époque moderne, en concentrant son propos sur la littérature, mais sans oublier la musique et les arts plastiques.

Son livre constitue sans nulle doute une bonne introduction à la poésie alexandrine. Il peut, cependant, susciter certaines réserves. Lorsque S. A. Stephens écrit (p. 8) que les poètes d’Alexandrie ont connu un monde dont la plus grande partie vivait en paix, on est tenté de nuancer son jugement, surtout si l’on pense au livre d’A. Chaniotis, War in the Hellenistic World: A Social and Cultural History (Oxford, Blackwell, 2005) . On regrettera aussi qu’elle ait choisi, sans le justifier, de négliger les épigrammes de Callimaque. Signalons enfin une faute d’impression qui aboutit (p. 58) à inverser les sujets des Idylles XI et XIII de Théocrite. Mais ces détails ne peuvent faire oublier le grand intérêt que présente ce livre aussi bien pour les spécialistes de la période hellénistique que pour les amateurs de poésie grecque.

Alain Billault, Université de Paris-Sorbonne ; alainbillault@orange.fr

Publié en ligne le 5 décembre 2019