Tertullianus Afer. Tertullien et la littérature chrétienne d’Afrique. – J. Lagouanère, S. Fialon éds. – Turnhout : Brepols , 2015. – 380 p. : index. – (Instrumenta Patristica et Mediaevalia, ISSN : 1379.9878 ; 70). ISBN : 978.2.503.55578.2.

Ce bel ouvrage rassemble les Actes de la Journée d’étude du Groupe de Recherche sur l’Afrique Antique qui s’est tenue à l’Université Paul-Valéry Montpellier III le 4 avril 2014. J. Lagouanère en définit clairement les enjeux dans l’introduction : il s’agit d’évaluer dans quelle mesure l’africanitas de Tertullien, sur laquelle plusieurs publications récentes ont insisté, constitue une clef d’interprétation doctrinale et littéraire valide de l’écrivain. Le concept est à juste titre présenté comme problématique parce qu’il pose en principe l’existence, sous l’Empire, d’une identité africaine univoque, qui se serait construite en opposition à la romanitas. Il était donc souhaitable de remettre en perspective la pensée et l’œuvre de l’écrivain pour éventuellement dissiper certains présupposés nés d’une focalisation excessive sur l’origine et le milieu de vie de Tertullien. Pour ce faire, les éditeurs de l’ouvrage ont décidé d’adopter une démarche diachronique puis synchronique, en évaluant d’abord l’impact de la pensée et des écrits de Tertullien en Afrique mais aussi, plus généralement, en Occident jusqu’au VIe siècle, pour ensuite se focaliser sur la réception du théologien dans son environnement spatio-temporel le plus immédiat. Dans la première partie (« Influence générale, doctrinale et littéraire de Tertullien », p. 18-138), P. Mattei (« Aspects de l’influence de Tertullien sur le développement des doctrines trinitaire et christologique dans la patristique latine », p. 21-41) n’hésite ainsi pas à sortir de l’Afrique pour étudier les idées de Tertullien en matière triadologique et christologique et notamment ses créations lexicales, afin de mettre en valeur ce qui a été repris ou laissé de côté par la postérité. P. Kitzler (Tertullian’s Concept of the Soul and his Corporealistic Ontology », p. 43-62) décrit la conception corporelle de l’âme de Tertullien, élaborée en réaction aux théories gnostiques et néo-platoniciennes, ainsi que sa réception, notamment au début du Ve siècle. E. Zocca (« Tertullien et le donatisme : quelques remarques », p. 63-104) reprend, en un ambitieux article centré sur les problèmes du martyre, de l’ecclésiologie et du rapport à l’Empire, le dossier des ruptures et des continuités existant entre la pensée de Tertullien et le donatisme. Dans « Semen est sanguis christianorum » (Apol., 50, 13). Tertullien et l’hagiographie africaine (IIe-VIe siècles) », p. 105-138, S. Fialon examine le délicat problème des rapports entre La passion de Perpétue et Félicité et Tertullien, puis recherche les traces de l’œuvre et de la pensée de celui-ci dans la production hagiographique africaine des IVe et Ve siècles, en particulier en Maurétanie césarienne au Ve siècle.

La deuxième partie (« Lectures particulières de Tertullien », p. 139-265) se concentre quant à elle sur la réception de Tertullien par trois Pères de l’Église africaine, Cyprien, Lactance – celui-ci n’est, il est vrai, guère demeuré en Afrique – et Augustin. L. Ciccolini (« Tertullianus magister. Tertullien lu par Cyprien de Carthage », p. 141-166) analyse avec une grande subtilité la relation pédagogique, faite d’imitatio/aemulatio, ayant lié Tertullien à Cyprien et qui est particulièrement sensible dans le domaine exégétique. Lactance et les liens qui l’unissent à Tertullien sont au cœur des deux articles suivants. B. Colot (« Africain, romain et chrétien : l’engagement religieux de Tertullien et de Lactance, chacun en son époque », p. 167-184), dans une étude qui embrasse de nombreux thèmes, tente de montrer que ces deux auteurs, par-delà leurs différences, doivent peut-être à leur origine africaine leur ambition d’étendre le christianisme à l’ensemble de l’Empire, de la même manière que d’autres Africains, les Sévères, avaient unifié le monde romain. S. Freud (« Tertullian bei Laktanz », p. 185-203), en s’attachant à analyser ce que dit Lactance à propos de Tertullien et l’usage qu’il fait de son œuvre, offre un tableau précis et rigoureux de la dette contractée par le premier à l’égard du second. L. Mellerin (« De Tertullien à Augustin, vers une définition de l’irrémissible », p. 205-230) s’intéresse, dans une étude très dense, à l’évolution de la notion de péché irrémissible de Tertullien à Augustin, conditionnée par des interprétations des versets Matth. 12, 31-32 et I Ioh. 5, 16 et des contextes ecclésiologiques différents. J. Lagouanère (« Augustin, lecteur critique du De Anima de Tertullien », p. 231-258) analyse un des points d’achoppement entre la pensée de Tertullien et celle d’Augustin, l’âme, à partir d’une étude attentive du livre X du De Genesi ad litteram et en contextualisant l’interprétation critique donnée par Augustin des arguments de Tertullien. Jean Meyers (« Tertullien, un auteur oublié au Moyen Âge ? », p. 257-267) démontre enfin, au rebours des idées reçues, que Tertullien, bien loin d’avoir été négligé au Moyen Âge, a été beaucoup recopié et cité par des écrivains qui admiraient son style. La troisième partie de l’ouvrage est enfin constituée par une utile Clauis Tertulliani Operum (p. 271-314) où sont proposés d’abord une liste d’ouvrages généraux sur l’écrivain, et ensuite des fiches bibliographiques (incluant éditions-traductions et ouvrages/articles critiques) sur chaque œuvre de l’écrivain chrétien. On notera pour finir l’ample bibliographie sur laquelle s’achève le livre (p. 315-347) et qui permet de mesurer la vitalité de la recherche contemporaine sur Tertullien.

On voit ici que le livre tient pleinement les engagements pris dans l’introduction : sa lecture convainc le lecteur que la pensée doctrinale de Tertullien et la valeur littéraire de son œuvre ne doit pas tant à une africanitas qui l’aurait irrigué autant que lui-même l’aurait influencé, mais tient avant tout à sa personnalité hors norme et à l’originalité d’une réflexion théologique dont le rayonnement a contribué à façonner l’Église d’Afrique du Nord, et, au-delà, à travers la fascination ou le rejet qu’il n’a cessé d’inspirer bien après la fin de l’Antiquité, la pensée et la littérature chrétiennes d’Occident.

Agnès Molinier Arbo

Mis en ligne le 25 juillet 2017