Théophraste, Les causes des phénomènes végétaux. Livres I et II. – Texte établi et traduit par S. Amigues. – Paris : Les Belles Lettres, 2012. – XXXII+238 p. : bibliogr. – (CUF, ISSN : 0184.7155 : série grecque ; 490). – ISBN : 978.2.251.00574.4.

La Collection des Universités de France s’enrichit, grâce à Suzanne Amigues, d’une nouvelle édition de Théophraste. Les livres I et II des Causes des phénomènes végétaux viennent ainsi opportunément compléter l’édition justement saluée des Recherches sur les plantes, donnée par la même éditrice entre 1988 et 2006.

Le traité est un traité de botanique, mais il est plus philosophique, plus spéculatif que ne sont les Recherches. Il est extrêmement précieux pour la compréhension de la biologie antique, et notamment des travaux d’Aristote et de ses successeurs immédiats ; l’auteur essaie en effet, dans ces deux premiers livres, de mesurer l’adéquation entre les témoignages de l’expérience sensible et les propositions des savants qui l’ont précédé, notamment pour comprendre en quoi des qualités telles que le « froid » ou le « chaud » d’une espèce végétale donnée peuvent contribuer à favoriser la façon dont les fruits ou les graines sont préparés par l’arbre ou la plante, la façon dont il va les amener à maturité, les « cuire » (pour reprendre l’expression commune à Théophraste et à une grande partie de la physiologie animale de l’Antiquité, depuis la collection hippocratique jusqu’à Aristote). On y trouve donc des réflexions sur la vie des plantes, sur la formation  et le mûrissement du fruit, sur les contraintes environnementales (météorologie, eaux, froid). Ici, c’est plus précisément la croissance des végétaux en tant que phénomène dû à la nature (φύσις) qui fait l’objet de l’étude, tandis que la  suite, que l’on attend impatiemment, portera sur les phénomènes de culture.

Le titre de l’ouvrage reste un peu incertain (περὶ φυτῶν αἰτιῶν ou περὶ φυτικῶν αἰτιῶν) et  l’emploi  d’un  terme  général  comme  αἰτία (« cause ») ne le rend pas très clair. S. Amigues ne s’étend pas sur cette question du titre, qui n’est peut-être pas d’une grande importance (Notice, p. VII-VIII). La question du nombre de livres du traité donne lieu à un développement plus fourni (p. XIII-XVII) : l’éditrice montre que malgré l’indication de « huit livres » par Diogène Laërce, il se peut que notre traité n’ait jamais compris plus que les six livres que nous possédons. La théorie botanique n’a pas donné lieu à beaucoup de travaux dans l’Antiquité ; on aimerait posséder un traité d’Aristote sur le sujet, mais l’éditrice rappelle (XIX) que le texte du De plantis aristotélicien que nous avons n’est qu’une rétroversion grecque d’une traduction latine de l’arabe, le texte grec originel ayant été perdu depuis longtemps (il est peut-être utile de rappeler que cela a été montré par E. H. F. Meyer dans un essai de 1841, qui accompagnait l’édition du texte latin : Nicolai Damasceni de plantis libri duo vulgo adscripti, Leipzig : Voss).

S. Amigues présente ici un examen assez rapide de la tradition manuscrite, et le lecteur qui veut se faire une idée plus complète de la question devra se reporter à l’Introduction des Recherches (la plupart de la tradition est commune aux deux Tmuvres). S. Amigues y avait déjà  montré  suffisamment  que  contrairement  à l’opinion d’Einarson (De causis plantarum, Cambridge, Mass. : Loeb Class. Lib., 1976) il serait imprudent de ne s’appuyer que sur le texte donné par l’Urbinas 61 (sigle U), même si ce manuscrit garde une importance primordiale. Les manuscrits M (Laurentianus 85, 22) et P (Parisinus gr. 2069) ainsi surtout que la traduction de Théodore Gaza (Trévise, 1483), même s’ils dépendent principalement d’U, ont dû,  sur  tel  ou  tel  passage  difficile,  profiter  de  l’apport d’autres sources aujourd’hui disparues.

S. Amigues propose souvent des corrections qui emportent la conviction et améliorent nettement le texte d’Einarson. La plupart de ces  corrections,  comme  aussi  les  difficultés  majeures que présente la transmission du texte, sont examinées à part dans les notes en fin de  volume. I, 6, 7 (p. 15 l. 9) : le latin de Gaza (iuuat) suggère  plutôt  ὀρθῶς  δ’  ἔχει Amigues  que  la leçon des mss. ὀρθῶς δὲ καὶ, un peu plate.I, 8, 4 (p. 20, l. 14) face au génitif seul des
manuscrits, difficilement défendable, le datif τῇ ἀσθενείᾳ  est  plus  économique  que  l’ajout  de ὑπὸ par Scaliger.

I,  8, 4 (p. 20,  l. 16) : face à  κράδην  des mss., κρᾶσιν Amigues est la conjecture la plus économique et elle restitue un mot qui est tout à fait à sa place dans le contexte.
II, 3, 8 (p. 70 l. 2) μεγαλόρρυτοι Amigues, conjecture palmaire.
II, 6, 4 (p. 79, l. 9) ἀτροφεῖ Amigues (sur le  conseil  d’Alain  Blanc),  mieux  qu’ἀτροφῆ, hapax accepté par Einarson.
II, 13, 1 (p. 97 ll. 14-15) la transposition de l’article ἡ permet de donner un sens un peu plus  satisfaisant  à  une  phrase  difficile,  dans  le contexte d’une discussion ardue sur la similitude entre les générations.

Bien souvent, c’est par refus de correction que le texte de S. Amigues améliore celui de ses prédécesseurs.

I, 17, 2 & 3 (p. 45 ll. 1 et 14) : S. Amigues remet à sa place une phrase indûment déplacée
par les éditions antérieures.

I, 20, 5 (p. 54 l. 2) : il faut suivre notre éditrice  et  garder  l’inf.  γίνεσθαι,  contre  la
conjecture γίνεται adoptée par Einarson. De la même façon I, 22, 7 (p. 60 ll. 3-4) ἐκπήγνυσθαι contre ἐκπήγνυται.
I,  21,  4  (p.  55  l.  26)  :  διωρίσθαι  πως ἄλλως,  ἐπεί  et  non  διωρίσθαι  πως,  ἄλλως <τ’> ἐπεί qui était imprimé depuis un siècle. ΙΙ, 8, 2 (p. 82 l. 11) μᾶλλον πλείονι est en effet acceptable, et ne doit pas forcément être
corrigé en μ. πίονι (Einarson), même si le sens donné par S. Amigues à ce comparatif (« plus durable ») ne nous paraît pas certain (on pourrait simplement penser à « plus abondant »).

Sur quelques points les conjectures de l’éditrice ou de ses prédécessurs n’ont pas
emporté mon adhésion.

II,  1,  5  (p.  64,  ligne  4)  <τὸ>  οἰκεῖον θερμόν  :  l’article  conjecturé  par  Schneider
est-il nécessaire ?

II,  8,  4  (p.  83  l.  12)  ἐπικνισθέντα  <δὲ> Heinsius  ne  serait-il  pas  préférable  à  <μὴ> ἐπικνισθέντα Wimmer ?
II, 13, 4 (p. 98, l. 12) : la négation (conj. de Heinsius) n’est pas totalement nécessaire
(Einarson la refuse).
II, 14, 1 (p. 99, l. 4) κεἰ Amigues, καὶ mss.: le texte proposé ne nous paraît pas beaucoup
plus clair que celui des mss.

On notera que le texte obtenu, plus fidèle à celui des manuscrits que celui des précédents
éditeurs, est souvent d’une syntaxe un peu rude, voire maladroite. Comme l’explique l’éditrice (p. VII et XX-XXII), ce n’est pas étonnant pour un exposé fondé essentiellement sur des notes de cours, et qui, malgré l’étude en bonne partie illusoire d’Einarson (p. XXIII-XLVI de son édition), ne témoigne pas de cette élégance incomparable du style qui a valu à Tyrtamos son surnom de Théophraste.

L’apparat qui est donné est clair et semble assez complet. On notera un ou deux points de détail qui ont gêné l’auteur du présent C. R. à la lecture.
I,  21,  2  (p.  55  l.  3)  ἔοικε  γὰρ  :  il  s’agit d’une correction de bon aloi, et non du texte
transmis, ainsi que l’indique la note 4 p. 158 – mais ce renseignement a disparu de l’apparat critique.
II,  8,  4  (p.  83  l.  20)  :  αἴτιαι  Amigues contre  αἰτίαι  Einarson  etc.  La  question  de
l’accentuation de ce nominatif pluriel est une quaestio uexata de la grammaire grecque. Il est dommage que l’édition ne dise pas clairement quelle est l’accentuation donnée par U ; en effet,  l’apparat  critique  indique  «  αἴτιαι  U  » alors que la note 12 p. 192 (une note qui n’est mystérieusement pas appelée en p. 83) parle du  pluriel  «  αἰτίαι  déjà  signalé  dans  U  par Schneider » (on rencontre de nouveau αἴτιαι en II, 14, 3, p. 100 l. 1, contre αἰτίαι Einarson).
II, 15, 6 (p. 103, l. 17) εὐτραφῆ : d’après Einarson, il s’agirait d’une leçon de Upc et non
de la manus prior, qui aurait ευτροφῆ (sic), uox nihili mais qui n’est pas tout à fait sans intérêt (cf. plus haut ἀτροφεῖ / ἀτροφῆ).

La correction typographique est remarquable. Signalons cependant II, 1, 3 p. 63 ligne 18 : lire ἠρινοὺς non ἡρινοὺς ; II, 17, 10 (p. 110 l. 29) : lire ἐπισπορᾶς non ἐπισποπρᾶς ; p.  146,  note  5  à  I,  16  :  lire  εἰργασμένου  non εἰγασμένου ; p. 222, fin de la note 1 à II, 17 : lire ἰξία non ἱξία.

La traduction proposée, qui semble être la première en français, est lisible et souvent agréable (ce qui n’était pas toujours le cas de celle de Link dans l’édition Einarson-Link). Le texte est difficile, répétons-le, à cause d’expressions d’une syntaxe un peu lâche, sans doute issue de la prise de notes. S. Amigues corrige certains passages de la traduction de Link qui étaient de fait des contresens, ainsi en II, 8, 1 (p. 81 l. 20), où τοῖς μέν… τοῖς δέ désigne bien deux sortes de fruits et non « les gens ».

Certaines traductions m’ont cependant paru discutables, notamment dans des passages
de transition (qui n’étaient peut-être pas les plus soignés par Théophraste ou ses scribes). Ainsi, en  I,  16,  13  (p.  43  l.  26)  φαίνεται  δὲ  καὶ  ἐκ τούτων πρότερον εἶναι δηλονότι διαιρετέον « Il ressort cependant de l’exposé précédent qu’il faut de toute évidence faire une distinction » – pourquoi pas « Il ressort de cet exposé qu’il faut de toute évidence faire d’abord une distinction
etc. » ?

Il arrive même exceptionnellement que le souci de clarté conduise (justement dans ces
formules de transition) la traductrice à gloser le texte plus qu’elle ne le traduit.
I, 16, 13 (p. 44 l. 16 du français) « mais il suffit » n’est pas dans le texte grec. Une  autre  difficulté  est  constituée  par les passages où l’auteur cite des mots employés par d’autres auteurs ou locuteurs.

I,  12,  3  (p.  29  l.  4)  ὃ  δὴ  καρκινοῦσθαι λέγουσιν « ce qui fait dire qu’il s’étend comme un chancre » : pourquoi pas plutôt « c’est là ce qu’on appelle ‘s’étendre comme un chancre’ »?
Il y a enfin la question épineuse des termes techniques qui abondent dans un tel traité. On
saura gré à la traductrice d’avoir souvent su utiliser des termes modernes pour illustrer un
vocabulaire technique encore en formation dans le cas de Théophraste. On pourrait prendre l’exemple d’ ἀρχήν (I, 14, 1 [p. 37 l. 1]) joliment traduit par « assise génératrice ».
Mais cette pratique ne conduit à aucun excès, et c’est souvent dans les notes que l’on rencontrera des propositions de termes techniques ad hoc ; l’expression τῶν σπερμάτων τὰ τρίμηνα (ΙΙ, 2, 3) est ainsi rendue par « les céréales de trois mois » dans la traduction, mais la note 9 p. 170 nous rappelle l’existence des trémois.
Lorsque des termes techniques sont répétés, S. Amigues s’est efforcée de garder une certaine cohérence là où c’était possible, par exemple pour ἀντιπερίστασις (I, 13, 5 [p. 33 l. 26], etc.), traduit par « substitution ». Ailleurs, c’est le choix d’une lisibilité accrue du texte français qui a été fait, parfois au détriment de la cohérence lexicale du texte source. Certains termes, à vrai dire, n’ont peut-être pas tant une acception technique qu’ils ne témoignent de l’imagination presque métaphorique de l’auteur, avant que ne soient  mis  en  œuvre  définition,  concept  etc.  – ainsi l’on admettra que βλαστάνειν et les mots de sa famille puissent être traduits de diverses manières :
p.  14  l.  10  εὐβλαστῆ  «  ont  un  bon dynamisme végétatif »
p.  19  l.  19  εὔβλαστον  «  favorable  à  la végétation »
p. 49, 17 βλαστάνειν « pousser »
I,  11,  4  (p.  26  l.  3)  βλάστησιν « bourgeonnement »
Ibid. (p. 26 l. 5) βλαστητικόν « où il peut pousser »
Ibid. (p. 26 l. 8) οἱ βλαστοί « les pousses »II, 17, 4 (p. 108 l. 15) διεβλάστησεν « elle
a germé ».
En revanche il peut paraître plus gênant de rencontrer des termes ou des familles de
termes qui sont de toute évidence au coeur de la réflexion des savants de l’Antiquité traduits de façon variable. Le lecteur qui n’est qu’à demi helléniste devra faire attention :
– Aux termes qui recouvrent les notions certes voisines) de coction et de maturation
πέττειν  et  mots  de  sa  famille  ;  πέπανσις  et mots de sa famille ; ἕψειν) :
I, 17 4 (p. 45 l. 23) τὴν πέψιν ἔχοντα τῶν υλῶν ὑδαρῆ « dont les sucs sont aqueux à la
maturité »
I,  13,  2  (p.  32  l.  21)  πεπάνσεις  τῶν αρπῶν « maturité des fruits »
I, 16, 1 (p. 39 l. 13) πέψις « coction »
II, 1, 2 (p. 62 l. 20) πέψαι « l’assimilent »
II, 3, 8 (p. 69 l. 24) οὐ ποιεῖ πέψιν « sans les mûrir »
Ibid. (p. 69 l. 25) ἀπέπαντος οὖσα « faute de coction »
II, 15, 2 (p. 102 l. 1 et tr. p. précédente) τὰ ψόμενα « les substances en cours de coction »
ΙΙ,  17,  6  (p.  109  l.  6)  πεπεμμένην digérée ».
– Aux termes qui recouvrent la notion de tempérament
II,  1,  5  (p.  64  l.  11)  κράσεως combinaison »
II,  1,  6  (p.  64  l.  20)  εὐκρασίας  «  milieu bien tempéré »
II, 3, 4 (p. 68 l. 9) κρᾶσιν « tempérament naturel »
II, 4, 9 (p. 73 l. 15) κρᾶσιν « mélange »

– Aux termes qui évoquent la sensation αἴσθησις et mots de cette famille)
II, 3, 5 (p. 68 l. 26) αἴσθησις « observation »
II,  4,  8  (p.  73  ll.  3-4)  αἰσθητικῆς  δεῖται υνέσεως  «  demande  une  compréhension  des faits perceptibles »
II,  19,  4  (p.  114  l.  9)  αἴσθησις sensibilité » – il est vrai qu’ici il s’agit de la
« sensibilité » des plantes et non de celle de l’« observateur ».
Plus encore que l’édition, que la traduction (qui ont de grandes vertus), ce qui rend cet
ouvrage indispensable, ce sont les notes. L’information y est claire, pédagogique,
concise. On pourra admirer, par exemple, l’exposé des faits qui concernent la question
vraiment  difficile  de  la  caprification  (notes  à 14 [à II, 9] p. 194-197). On s’apercevra à lecture des indications bibliographiques que la recherche portant sur certaines questions
de détail a dû occuper S. Amigues jusqu’aux semaines précédant l’impression de l’ouvrage (nous pensons à la note vraiment magistrale sur les eaux de Pyrrha, à Lesbos, riches en magnésium : note 11 [à II, 6, 4 ] p. 185-187).

Certaines questions sont indécidables en l’état actuel de notre information, l’annotatrice présente les différentes alternatives de façon claire. La « pomme de printemps » de Théophraste peut-elle être un abricot ? La note 2 [à I, 10, 2] p. 135-136 rappelle les occurrences de  μηλέα  ἐαρινή  chez  notre  auteur  et  montre que cette question ne peut pas être tranchée, corrigeant ainsi, à la lumière de la bibliographie paléobotanique la plus récente, une note donnée en 1988 dans l’édition des Recherches
(tome I, note 8 [à II, 1, 3] p. 117). Le plus souvent, cependant, les incertitudes durent l’on ne pouvait pas exclure, au moment de publication des Recherches (t. I, 1988) que citrouille (Cucurbita pepo L.) ait été présente déjà dans l’Ancien Monde, et il semble bien qu’aucun argument dirimant n’ait encore été avancé : peut-être le grec κολοκύντη / (-κύνθηdésigne-t-il parfois cette espèce (note 11 [à II, 4] p. 192).

Mais  les  notes  ne  sont  pas  une  fin  en elles-mêmes. Elles servent une oeuvre complète, l’élucidation (par l’édition, la traduction et l’annotation) des travaux de recherche
qu’un Grec du IVe siècle avant notre ère avait entrepris au sujet de la vie végétale telle qu’elle pouvait être connue à ce moment-là. Ce travail d’élucidation ne pouvait être mené à bien que par quelqu’un chez qui la connaissance des plantes est aussi affaire de profonde sympathie – c’est justement le cas de S. Amigues. C’est aussi ce qui fera de son ouvrage un livre utile et précieux à tous ceux qui aujourd’hui s’intéressent au monde végétal et aux relations entre les hommes et les plantes.

Pascal Luccioni