Théophraste, Les causes des phénomènes végétaux. Livres V et VI. -Texte établi et traduit par S. Amigues. – Paris : Les Belles Lettres, 2017. – XXXIV+260 p. : bibliogr. – (CUF, ISSN : 0184.7155 : série grecque ; 529). – ISBN : 978.2.251.00614.7.

Avec ce volume vient se clore une aventure éditoriale qui avait commencé en 1988 (il y a trente ans !) avec la publication par Suzanne Amigues (ci-après «l’A.») du premier volume des œuvres botaniques de Théophraste, Recherches sur les plantes (livres I et II). Disons d’ores en avant que ce volume tient les promesses des volumes précédents : qualité du texte grec présenté, qualité de la traduction et du commentaire, correction typographique extrême, tout va de conserve ici. On pourrait dire que cette édition prend la suite de celle de B. Einarson (et G. K. K. Link pour la traduction), dans la collection Loeb (1976-1990) – mais à vrai dire le niveau scientifique de l’édition Amigues est bien supérieur à celui de l’édition d’Einarson, tant du point de vue du texte grec que de l’appareil des notes.

Les deux livres qui nous occupent (V et VI) traitent pour le premier des phénomènes végétaux contre nature (maladies, affections dues au gel, etc.), et pour le second des odeurs et des saveurs. On y retrouve à la fois les qualités d’observation de Théophraste, et une prudence teintée de goût de l’abstraction qui rend parfois le texte extrêmement difficile.

La traduction est très précise, et il n’arrive que bien rarement qu’on y trouve à redire :

V, 12, 11 (p. 40, ligne 1) ὥστ’ ἐνίοτε ζῆν peut-il vraiment vouloir dire « ce qui <ne> permet <au cep> de survivre <que> dans quelques cas » ? – avouons notre perplexité.

VI, 1, 1 (58, 9), pour rendre l’expression très elliptique ὀσμὴ δὲ τοῦ ἐν χυλῷ ξηροῦ ἐν τῷ διαφανεῖ, il aurait été préférable de pouvoir garder le mot « odeur » (en écrivant, par exemple, « l’odeur, une dilution de la composante solide de la saveur dans l’élément transparent ») pour faire le parallèle avec « la saveur » (cinq lignes plus haut).

VI, 10, 2 (83, 7) ὁ δὲ ἁλμυρὸς οὐκέτι : οὐκέτι a-t-il vraiment un sens temporel ? (il clôt une liste). Peut-être faut-il écrire « quant au salé, ce n’est pas le cas » (plutôt que « le salé ne s’y trouve plus »).

VI, 5, 2 (69, 1) δι’ ὃ καὶ θηρεύειν αὐτὴν : αὐτὴν n’est-il pas plutôt le sujet de θηρεύειν ? C’est ainsi, d’ailleurs, que comprenait Einarson ; c’est la panthère qui chasse, bien plutôt qu’on ne la chasse.

Dans l’ensemble, toutefois, et même s’il est certain qu’il faut laisser à la traductrice la liberté de traduire afin de faire saisir l’esprit du texte plutôt que son mot à mot, certaines libertés sont un peu gênantes pour qui lit le grec ; ainsi dans le cas du mot (aristotélicien s’il en fut) δύναμις : 94, 11 « caractère » ; 94, 16 « puissance » ; 94, 25 «propriétés» ; 103, 16 « principe » ; 89, 2 « énergie »…

Mais le texte de Théophraste est ici et là d’une telle difficulté et d’une telle abstraction qu’il faudra plutôt savoir gré à la traductrice de ses efforts, tout en restant attentif aux difficultés du texte.

Les composés du verbe ἵστημι pourraient presque donner lieu à une étude particulière. La notion d’ ἀντιπερίστασις est certes au centre des préoccupations de Théophraste (cf. les notes de l’A. p. 219 n. 25 et p. 253 n. 19), mais il y a aussi tout le problème des modifications de la matière autour de la coction, désignées par συνίστασθαι VI, 8, 8 (81, 7) à comparer avec παρίστασθαι « former un dépôt » (VI, 7, 5 [76, 23]), et à opposer par exemple à ἐξίστασθαι V, 18, 1 (54, 19) « dégénérer » (et la notion d’ ἔκστασις V, 9, 3). On sera donc aussi attentif à d’autres termes qui connotent ces prises de matière qui vont de pair avec la coction, par exemple l’adj. βλοσυρός (95, 18 et 101, 2, au comparatif deux fois) et le subst. σωμάτωσις VI, 11, 14 (92, 23).

Nous ne pouvons signaler tous les passages où l’A. s’écarte du texte d’Einarson, mais notons les principaux, ainsi que ceux où Théophraste semble faire preuve d’originalité lexicale :

V, 3, 1 (9, 10) κάπνεων coni. Amigues (uerbum nouum !) ex καπνέων mss.

V, 9, 6 (28, 7) ἔξαλμα coni. Amigues (uerbum nouum !) : ἔφαλμα codd.

V, 9, 11 (29, 22) διακόψεις hapax.

V, 9, 11 (30, 1) ἀποκατώρυχες hapax (déjà signalé dans le LSJ Supplement).

V, 9, 13 (31, 1) ἀπερυσιβοῦν « hapax » (cf. ἀπερυσιβοῦνται V, 10, 3 [32, 20]).

V, 10, 1 (31, 20) τὸ ὑπὸ Amigues : τὸν ὑπὸ mss.

V, 10, 2 (32, 10) ὑπὸ add. Amigues.

V, 10, 5 (33, 14) ἐπικάει Amigues : ἀποκάει mss.

V, 16, 3 (51, 8-9) οὐδ’ ὑπὸ Amigues : δ’ ὑπὸ mss.

VI, 10, 5 (84, 23) ἀπολουθέντος Amigues : ἀπολυθέντων U, alii alia.

VI, 17, 8 (113, 13) θυμιάματ’ αὐτὰ Amigues : θυμιάματα ταῦτα codd.

Il est rarissime que l’on puisse hésiter à adopter une correction que l’A. a elle-même adoptée. J’avoue cependant mon indécision en VI, 16, 1 (106, 24) : la correction de Schneider ἔστι δὲ καὶ est-elle vraiment nécessaire ? ἔτι δὲ καὶ des mss., avec ellipse du verbe, n’irait-il pas bien avec le style familier de Théophraste ?

La correction typographique du volume est extrême. Signalons, pour le grec : V, 12, 4 (17, 12) : ὥρα (esprit). V, 15, 5 (49, 4) συγγεννᾶται (non -γενᾶται). VI, 6, 2 (71, 15-16) κατεργασίᾳ (iota souscrit). VI, 6, 3 (72, 2) στρυφνόν (non στρυνόν). VI, 9, 3 (82, 12) : on attend μυρίδος (non μύριδος), l’app. crit. et la note font hésiter. VI, 18, 5 (117, 10) εἶναι (esprit).

Les notes de l’A., on le sait désormais, sont souvent un délice, qu’il s’agisse de remarques de philologie (une note précieuse sur le δέ apodotique p. 145-146 ou encore une note sur les rapports entre le texte de Théophraste et les Problèmes aristotéliciens p. 150) ou de notes sur les realia botaniques et agricoles (p. 163 n. 9 par exemple sur la question de l’indigénat en Grèce de Prunus armeniaca et pseudarmeniaca).

Ces volumes, désormais achevés, constituent maintenant (et pour longtemps) une sorte de monument de la philologie au tournant du siècle. On aura plaisir à observer que l’érudition déployée par l’A. sur plusieurs questions très précises n’est pas dépourvue de référence à un lieu, à une terre particulière ; on note au détour d’une page une référence à un caveau languedocien appelé « Caveau des schistes », un peu plus loin l’A. parle de « notre Causse du Larzac ». C’est un honneur que d’avoir la possibilité de saluer ici la philologue et naturaliste du Lodévois, pour son éminente contribution à notre connaissance des travaux du philosophe et naturaliste d’Érésos, il y a plus de deux mille ans.

Pascal Luccioni, Université Jean Moulin Lyon 3
UMR 5189 HiSoMA