Tito Livio, Ab urbe condita liber XXVII. – F. Feraco ed. – Bari : Caccucci Editore, 2017. – 536 p. : index, bibliogr. – (Biblioteca della tradizione classica ; 16). – ISBN : 978.88.6611.596.0.

L’ouvrage ici recensé vient combler une fâcheuse lacune : à la différence des livres des première, quatrième et cinquième décades de Tite-Live, ceux de la troisième n’ont en effet pas encore bénéficié des commentaires systématiques publiés par les Presses universitaires d’Oxford. Au sein des livres XXI‑XXX, le livre XXVII, si important pourtant qu’on a pu en faire une sorte de pivot dans l’Ab Vrbe condita[1], n’a même suscité aucun commentaire d’ampleur dans le siècle dernier.

Après un résumé problématisé du livre XXVII (p. 11-19), F. Feraco retrace la tradition manuscrite et expose les principes qu’il a observés pour l’établissement du texte : il a pris pour base celui de R. S. Conway et S. K. Johnson dans la série « Oxford Classical Texts » (1935), dont il s’est séparé à soixante-quinze reprises (un tableau récapitule commodément les différences).

Puis viennent le texte latin et sa version italienne. Il n’est jamais aisé de juger de la qualité d’une traduction écrite dans une langue qui n’est pas la sienne. Nous pouvons du moins dire qu’elle nous a paru exacte, précise et particulièrement attentive à rendre toutes les nuances des mots latins. Ainsi pour nous limiter à la prise de Tarente au début du chapitre 16 (p. 60), remarquons qu’au § 3, le sens du mot proditio est développé : Philemenus, qui proditionis ad Hannibalem auctor fuerat = « Filemeno, il quale era stato il promotore della consegna a tradimento della città ad Annibale » ; au § 6, le segment ad proditionis famam […] exstinguendam est rendu par « per cancellare la cattiva fama del tradimento », le caractère odieux de la fama étant ici clairement énoncé ; voir aussi p. 101, ad 39, 8, la traduction du verbe peti de plusieurs façons différentes, pour s’adapter à la variété des sujets. À chaque fois, Feraco est allé au-delà de la version la plus familière aux francophones, celle de P. Jal (CUF, 1998, suivie d’un retirage en 2003), qui reste plus proche du texte latin. Dans ce domaine, les deux partis (l’explicitation ou la littéralité) étaient envisageables, mais le choix de la clarification opéré par Feraco rendra en tout cas bien des services au lecteur. Ce dernier lui sera aussi reconnaissant des indubitables améliorations de fond par rapport à Jal : ainsi p. 91, ad 34, 5, in habitu désigne probablement la tenue (« nell’abbigliamento ») et non « l’attitude » ; aussi p. 106, ad 43, 11, où l’interprétation d’ut ad iter parati omnes essent comme une finale plutôt que comme une complétive de pronuntiat est satisfaisante. – Bien évidemment, certains passages prêtent toujours à discussion. Nous nous arrêterons à un seul exemple, celui du chapitre 28, consacré à la tentative infructueuse d’Hannibal de prendre la ville de Salapia par la ruse. Le général punique envoya des déserteurs romains ayant rejoint son armée demander aux gardes de la cité de leur ouvrir les portes. Mais ce stratagème avait été éventé et les habitants redoublaient de vigilance (§ 8). Comment dès lors traduire la première action des transfuges à la solde d’Hannibal, au § 9 (excitant uigiles) ? « réveillent les gardes », propose Jal, mais il est inconcevable que ceux-ci se soient endormis alors même qu’un mauvais coup ennemi était attendu cette nuit-là. Faut-il pour autant comprendre « richiamarano l’attenzione delle sentinelle » (Feraco), lorsque dans la phrase qui suit, le verbe excitare, employé pour décrire la réaction des sentinelles affichant la surprise en feignant d’être réveillées, a incontestablement le sens d’« éveiller » (uelut excitati, « comme s’ils avaient été éveillés ») ? Nous serions pour notre part tenté de traduire excitant uigiles en adjoignant à cette expression des guillemets ironiques : « ils “éveillent” les gardes » (qui ne dorment pas), en considérant qu’excitant a en réalité une valeur conative (« ils entreprennent d’éveiller les gardes ») : en somme, excitant est à entendre selon nous du point de vue des Carthaginois et n’exprime pas un fait objectif.

Le texte latin comporte également, nous semble-t-il, quelques améliorations par rapport à celui de Jal, justifiées dans le commentaire (par exemple en 20, 7, l’addition de placere semble superflue[2]). Feraco propose d’ailleurs quelques conjectures de son cru (48, 14 : suis in sinistro inopinantibus, <in> hostium latus incurrit, en s’appuyant sur une argumentation persuasive à la p. 492), qu’il réserve parfois prudemment au commentaire (par ex. p. 363, ad 30, 9). Là encore, certaines décisions de Feraco laissent place au doute (et c’est bien naturel) : en 28, 4, par exemple, le choix d’imprimer le singulier anulo (autorisé par la tradition manuscrite) plutôt que le pluriel anulis repose sur une mise en doute (p. 342-343) de l’idée selon laquelle le pluriel pourrait désigner un seul anneau. Si l’Ab Vrbe condita ne contient pas de passage fournissant d’argument dirimant à ce sujet, des enquêtes menées chez Tacite laissent penser que l’emploi du pluriel pour désigner un seul anneau n’est pas inhabituel[3] : il n’y aurait donc rien de surprenant à ce que ce soit déjà le cas chez le Padouan.

C’est le commentaire bien sûr qui se taille la part du lion. Précisons d’emblée qu’il s’adresse plutôt au chercheur chevronné, car il ne présente pas des lemmes restreints destinés à fournir une brève explication du sens d’un mot ou de la construction d’une phrase, mais aborde le texte par blocs de cinq paragraphes environ, auxquels sont consacrées plusieurs pages : dans celles-ci se déploient de multiples hypothèses, arguments, preuves et citations qui se matérialisent typographiquement par le recours fréquent à plusieurs strates de parenthèses enchâssées. Pour y vérifier un point de détail, pour y contrôler une date ou un nom, le lecteur pressé se reportera donc aux éditions annotées de Weissenborn-Müller ou de Jal plutôt qu’à ce livre parfois touffu ; mais celui qui voudra prendre connaissance de l’état de la question ou souhaitera mener une réflexion approfondie trouvera une véritable mine dans ce travail remarquable. Feraco n’a pas ménagé sa peine en effet : non seulement il expose loyalement les hypothèses de ses devanciers, sans négliger les commentateurs antérieurs à 1900 qu’on délaisse aujourd’hui ou alors qu’on cite de façon purement ornementale[4], mais il tranche en outre entre elles à l’aide d’arguments mesurés et bien étayés, en apportant souvent des solutions nouvelles aux problèmes posés : la discussion concernant le fameux passage dans lequel Scipion est appelé « roi » par les Espagnols est à cet égard exemplaire (p. 273-278). Il serait trop long d’énumérer tous les progrès amenés par Feraco. Signalons simplement que sa science se manifeste de manière également probante dans tous les domaines : sources de Tite-Live (par ex. p. 165-168), lexique (p. 290 : approche rapide des emplois du mot nobilitas, si difficile à traduire et à appréhender), géographie et topographie (p. 265-266 ; 453-455), art militaire (p. 225-229 ; 486-491), institutions (p. 175-180, 401-402), religion (p. 307-311, 402-415), réalité de batailles jumelles dont l’une est parfois soupçonnée de n’être qu’un doublet forgé par l’histoire annalistique ou rapporté à tort par Tite-Live à cause d’une mauvaise lecture de ses sources (voir par exemple p. 125-127, ad 1, 4-6 [Herdonea] ; p. 318-319 ; 355-357, etc.) : la plupart du temps, ces questions sont d’ailleurs étroitement liées entre elles. L’érudition de Feraco paraît ici sans faille ; quant aux discussions portant sur l’établissement du texte, elles sont un modèle du genre et régalent le philologue. L’aspect littéraire intéresse peut-être moins Feraco, qui s’en tient à quelques remarques ponctuelles du reste fort bienvenues : à cet égard, la remise en cause d’une influence virgilienne (p. 374, 481‑482), au profit d’Ennius notamment (p. 515‑516, concernant le mot fameux d’Hannibal quand il découvre la tête tranchée de son frère) ou la mise en évidence d’une structure annulaire à plusieurs reprises (p. 378, 388, 452, 478, etc.) sont d’un grand intérêt.

La bibliographie finale, qui ne comporte que des ouvrages dûment exploités dans le cours du commentaire, atteste le travail de bénédictin accompli par Feraco. En raison de la prolifération des publications (de qualité variable) que connaît aujourd’hui le monde de la recherche, il est devenu impossible d’être exhaustif, aussi est-il toujours loisible (et vain) de citer des travaux que l’auteur aurait pu mentionner. Malgré tout, nous pensons que l’article de Ch. Guittard, « Les prodiges dans le livre 27 de Tite-Live », VL 170, 2004, p. 56-81, aurait pu parfois enrichir l’annotation.

La rareté des coquilles[5], la netteté d’impression, la qualité de la typographie et la solidité du brochage sont autant d’éléments qui font honneur à la maison Carucci, tant ils sont devenus rares dans l’édition universitaire.

Un maître-livre en vérité, qui ne sera probablement pas remplacé avant de longues années.

Guillaume Flamerie de Lachapelle, Université Bordeaux Montaigne,, UMR 5607, Institut Ausonius

[1]. Voir B. Mineo, « L’année 207 dans le récit livien », Latomus 59, 2000, p. 512-540 ; Id., Tite-Live et l’histoire de Rome, Paris 2006, p. 314-322.

[2]. Feraco signale également des divergences entre la traduction de Jal et la sienne (par exemple p. 419, ad 38, 9) ; à ce titre aussi, la consultation de l’ouvrage ici recensé sera utile au lecteur francophone.

[3]. Voir Tac., Hist., II, 13, 1, ainsi que A. Gerber, A. Greef, Lexicon Taciteum, Leipzig 1877, s. v. « anulus », qui adoptent les conclusions de E. Wölfflin, « Tacitus. Dritter Artikel. Historien », Philologus 27, 1868, p. 128 ; aussi A. Vassileiou, « Deux remarques sur l’anneau d’or », AC 40, 1971, p. 649-654. Dans Suet., Galb., 14, 2, le pluriel doit sans doute aussi se comprendre comme désignant un seul anneau.

[4]. En cela, les remarques de J. Ernst, « Actualités philologiques (réflexions d’une bibliographe) », BAGB, 1953, p. 30, demeurent actuelles.

[5]. Nous avons scrupule à faire état du maigre gibier rapporté à l’issue de la lecture de plus de cinq cents pages bien remplies : nous n’avons débusqué que quelques coquilles portant sur du français (lire p. 192 : « de l’un ou de l’autre » [au lieu de : « o »] ; p. 239 : « côté » [au lieu de « è »] ; p. 527 : « à » [au lieu de « a »]). On le voit, aucune des fautes que nous avons relevées n’est gênante en quoi que ce soit.