Torrance (I.), Euripides.- Londres : I. B. Tauris, 2019. – X+182 p. : index, bibliogr. – (Understanding Classics). – ISBN : 978.1.84885.668.4.

La relative brièveté de cette synthèse sur Euripide (182 p. dont 11 p. de bibliographie et 7 d’index) n’empêche pas la pertinence des analyses. Isabelle Torrance (I.T.) fréquente en effet l’œuvre d’Euripide et des Tragiques depuis de nombreuses années, ce qui lui permet de bien cerner la spécificité de ce dramaturge. Elle rappelle à juste titre que ce poète a souvent été malmené au XIXe et même au XXe siècle, victime de la philologie allemande, des frères Schlegel jusqu’à Nietzsche (p. 59-60). Il est important de rappeler cette perspective pour une juste appréciation des critiques dont Euripide est encore quelquefois l’objet.
Ce livre ne vise évidemment pas le même public que l’étude de Mastronarde, The Art of Euripides de 2010, ou celle de I. T. elle-même, Metapoetry in Euripides datant de 2013. Œuvre de vulgarisation, le livre ne contient d’ailleurs aucune citation en grec, et seuls quelques mots sont translittérés, comme agôn (« affrontement », « débat »), sunesis (« intelligence ») ou kainoi hymnoi (« chants nouveaux »). Et le conseil prodigué p. 17 de consulter diverses traductions confirme que l’ouvrage ne s’adresse pas prioritairement aux hellénistes, mais à un public beaucoup plus large qui s’intéresse au théâtre et à la mise en scène. Cela explique sans doute les généralités sur les Dionysies et le théâtre grec (p. 6-7 ou 27-28) ou le paragraphe sur la versification (p. 12), en rapport un peu lâche avec le sujet, l’étude de l’œuvre d’Euripide. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle la bibliographie, presque exclusivement anglo-saxonne, se limite essentiellement à des éditions de pièces commentées et à de très nombreux articles datant des années 2000, un peu comme si les études antérieures avaient perdu tout intérêt. Nous regrettons particulièrement l’absence de l’édition commentée d’Hélène par R. Kannicht ou du livre de R. Aélion, Euripide, héritier d’Eschyle cité dans Metapoetry ou encore de celui de J. de Romilly, La Modernité d’Euripide, études essentielles au sujet traité. En cela, le livre est symptomatique du cours que prennent aujourd’hui les études grecques …
Malgré ces quelques réserves, le livre a le mérite d’aider les étudiants à se repérer dans la foison des études récentes sur Euripide. I.T., qui se situe dans le sillage de Zeitlin et de Wright, s’efforce de donner un aperçu de la critique qui a marqué un tournant dans la lecture de ce dramaturge. Elle cite ainsi p. 55 O. Taplin, notamment pour la finesse de son analyse de la monodie d’Ion au début de cette pièce, dans Greek Tragedy in Action qui date de 1978 et qui est toujours utile, ou pour son étude plus récente de 2007 sur les peintures de vases en liaison avec les mythes traités dans les tragédies, Pots and Plays. Deux autres exemples nous semblent bien caractériser la rupture dans l’évaluation du théâtre d’Euripide : l’article incontournable d’H. Foley est cité et résumé p. 38-39. Le rôle primordial du déguisement dans les Bacchantes – et donc de ce que Segal a analysé comme « metatheatrality » – est mis de nouveau en évidence. L’auteur rend compte p. 107-108 de l’article de F. Zeitlin intitulé « The Closet of Masks : Role-Playing and Myth-Making in the Orestes of Euripides » qui l’a tellement inspirée elle-même dans son enquête sur l’intertextualité de ce poète.
Le premier chapitre « Life and works » fait office d’introduction avec au centre une chronologie des œuvres, p. 13. Selon nous, il serait prudent de proposer une fourchette plus large pour la datation approximative d’Électre, point encore très discuté.
Puis I.T. aborde l’œuvre d’Euripide selon quatre angles différents, bien choisis pour offrir au lecteur une idée juste et complète de l’œuvre du dramaturge. D’emblée l’auteur met en relief le côté spectaculaire de son théâtre (chap. II, p. 27-58), examinant l’usage qu’il fait de certains accessoires, comme la lettre, celle de Phèdre ou d’Iphigénie, nécessaire au développement de l’intrigue (p. 48). Les costumes sont évoqués p. 42-43 avec les « rois en haillons », cibles favorites d’Aristophane. Mais I.T. analyse aussi les effets scéniques produits par le contraste, à l’intérieur d’une même pièce, entre ces rois déchus et d’autres personnages vêtus de somptueux costumes. Ainsi, dans les Troyennes, Hécube abattue se trouve face à une Hélène arrogante, aux atours fastueux et l’agôn qui oppose les deux femmes prend de la sorte une dimension spectaculaire. I.T. a raison de mettre en avant cette notion de contraste dans l’esthétique euripidéenne (p. 43).
De manière apparemment plus austère, I.T. traite ensuite de la religion et de la philosophie d’Euripide, sujet délicat s’il en est (chap. III, p. 59-78). Les uns, dans le sillage de Verrall au début du XXe siècle, tiennent à s’approprier un Euripide rationaliste et athée, quand plus récemment d’autres ont voulu voir en lui un auteur prêt à défendre la religion grecque traditionnelle, surtout dans les Bacchantes ou par l’intermédiaire du deus ex machina qui afficherait la toute-puissance des dieux. Dans un débat très fourni donnant lieu à des positions fortement antagonistes que l’auteur a pris soin de d’abord rappeler, I.T. cherche à se frayer un chemin personnel : « I would like to propose a different approach, by investigating how philosophical questions and divine action function together within Euripidean dramaturgy as a whole » (« J’aimerais proposer une approche différente, en examinant comment les questions philosophiques et l’action divine fonctionnent ensemble à l’intérieur de la dramaturgie euripidéenne prise comme un tout », p. 60). L’auteur met en italiques l’adverbe « together » : Euripide, « philosophe de la scène » selon une tradition bien établie rappelée p. 77, ne perd jamais de vue les impératifs du théâtre. Il est avant tout un dramaturge qui manie des idées et les met en scène, tel est le point fondamental que I.T. défend avec une grande pertinence.
Le troisième point (chap. IV, p. 79-94) concerne la rhétorique et l’emploi permanent qu’en font les personnages d’Euripide. Pour ce chapitre, I.T. reprend le titre d’un article de Conacher datant de 2003 « Rhetoric and relevance », car elle veut elle aussi prendre ses distances vis-à-vis de ceux qui, depuis Aristophane, ne voient dans ce recours à la rhétorique que « remplissage » sans intérêt dramatique. I.T. montre au contraire que ces longues tirades, même si elles ne font pas progresser l’action, permettent cependant de mieux cerner les personnages qui les prononcent.
L’avant-dernier chapitre (chap. V, p. 95‑115) est fort imprégné de l’étude que nous avons citée au début de ce compte rendu, Metapoetry, à laquelle elle fait logiquement référence tout au long de ces pages. Emboîtant le pas à Wright qui a mis au centre de son étude de 2005 sur les tragédies du retour (escape‑tragedies) la notion de « metamythology », I.T. prend comme angle d’approche la « metapoetry ». Elle entend par là une forme d’intertextualité, c’est-à-dire la manière très moderne qu’a Euripide d’utiliser les œuvres de ses prédécesseurs, Homère, Sophocle et tout particulièment Eschyle, pour bâtir de nouvelles intrigues et souligner sa « nouveauté ».
Le dernier chapitre intitulé « Conflicts : Ancient and Modern » sert de conclusion sur l’influence durable de l’œuvre d’Euripide. Sa postérité est passée en revue en commençant par Sénèque, le premier dans l’ordre chronologique. Les critères retenus sont très en vogue outre‑Atlantique : les relations conflictuelles entre hommes et femmes avec deux œuvres‑phares, Médée et Hippolyte, puis le conflit entre hommes et dieux illustré par les seules Bacchantes, pièce exemplaire à ce sujet, enfin le conflit par excellence, la guerre avec, au centre, la guerre de Troie et les exemples d’Iphigénie, d’Agamemnon ou d’Hécube. Le cinéaste grec Cacoyannis et Sartre sont cités comme porteurs du message euripidéen après la Seconde Guerre Mondiale. Le Nigérian Soyinka, prix Nobel en 1986, et les metteurs en scène japonais des années 1970, Suzuki Tadashi et Yukio Ninagawa, assurent le côté « global » de son message qui garde toujours une certaine actualité, quels que soient le lieu ou l’époque. Les humanistes parleraient de l’universalité et de l’intemporalité du poète classique …
Le cœur de l’étude propose assurément une vision très complète de ce dramaturge « provocateur, toujours prêt à repousser les limites du genre tragique » (p. 145) au point que certaines de ses pièces ont été disqualifiées, traitées de « tragi-comédies », ou de « mélodrames », voire de comédies, parti pris rejeté à raison par Wright et I.T. (p. 21).
L’ouvrage a pour souci constant de mettre l’accent sur l’extraordinaire variété et l’originalité des pièces d’Euripide. L’auteur puise ses exemples non seulement dans la vingtaine d’œuvres intégralement conservées, mais aussi dans les fragments de pièces que nous avons perdues et qui ont connu une grande notoriété dans l’Antiquité comme Antiope, Andromède, Érechthée, Bellérophon ou Sthénébée.
Elle affronte ainsi à plusieurs reprises un des problèmes majeurs de la dramaturgie du poète : son recours massif au deus ex machina. Une apparition divine dans une méchanè, sorte de nacelle très inconfortable pour les acteurs, met fin arbitrairement à une intrigue compliquée. Ce sujet est abordé à la fois du point de vue de la mise en scène et du point de vue des idées sur la religion ou la philosophie que ce procédé peut induire. Le caractère artificiel et factice de ces dénouements a souvent été reproché à E., et cela dès Aristote. Or I.T. montre que ce procédé, loin de révéler un manque d’imagination de la part du poète, lui permet au contraire de jouer de la tension entre la divinité traditionnelle qui assure l’ordre in fine, et les propos plus subversifs des personnages au cours de l’intrigue (p. 35 et p. 63‑65). Cette tension vise, selon elle, à susciter la réflexion du spectateur, notamment sur la nature des dieux (p. 67) et nous ne pouvons qu’abonder dans le même sens.
Dans le chapitre sur la rhétorique, I.T étudie notamment les scènes d’agôn, lieu d’affrontement entre des personnages qui rivalisent d’habileté oratoire pour l’emporter sur l’adversaire, exploitant les « doubles discours », les dissoi logoi, technique développée par les sophistes. Depuis Aristophane, les critiques ont fusé, dénonçant le « bavardage » d’Euripide, ou, de manière moins péjorative, son intellectualisme. C’est là le procès fondamental qu’intente Nietzsche au dramaturge antique dans la Naissance de la Tragédie. Souvent, ces débats à l’intérieur des pièces, reflètent les idées les plus contemporaines, rejetant quelque peu à l’arrière-plan l’intrigue mythique. I.T., à la suite de Wright, pointe par exemple l’influence de Gorgias sur Euripide dans l’agôn des Troyennes ou Hélène (p. 81). Ce mélange constant de modernité et de tradition est aussi une originalité euripidéenne.
I.T. n’a pas non plus laissé de côté un point particulièrement important de l’esthétique d’Euripide : ses innovations sur le plan musical et l’Antiquité a insisté sur ses liens avec Timothée, l’auteur des Perses, grand novateur dans ce domaine (p. 52). Le poète lui‑même parle, dans les Troyennes, de ses « chants nouveaux », et I.T. a raison de lire dans cette expression la conscience qu’a Euripide du renouveau qu’il apporte (p. 99). Chez lui, le chant ne vient plus exclusivement du chœur qui se situe dans l’orchestra mais aussi des acteurs qui se lancent dans des monodies. Et l’auteur accorde à jute titre une place à part à la monodie du Phrygien dans Oreste, morceau qui accumule les traits distinctifs : celui qui chante n’est plus un personnage principal, il n’est pas grec, mais barbare, il est esclave, serviteur d’Hélène. Enfin, c’est un eunuque, ni homme, ni femme (p. 53). Euripide s’est, dans ce morceau de bravoure, surpassé lui-même, en se jouant de toutes les normes établies.
Cet ouvrage, nous espérons l’avoir fait sentir, est plaisant à lire et stimulant. De toute évidence, en bonne pédagogue, I.T. cherche à éveiller la curiosité des étudiants pour ce dramaturge qu’elle connaît de l’intérieur et apprécie. Ses derniers mots sont : « it is always worthwhile returning to the originals » (« il vaut toujours la peine de retourner aux originaux »). Puisse-t-elle être entendue et son livre trouver l’écho qu’il mérite. Pour conclure, nous laissons la parole à Wright dont nous partageons le jugement transmis en quatrième de couverture : « Torrance brings the plays to life and manages to convey a real sense of what was so distinctive about Euripidean drama » (« Torrance ramène les pièces à la vie et réussit à transmettre ce qui fait réellement la singularité du théâtre d’Euripide »).

Christine Amiech

Publié dans le fascicule 1 tome 121,  2019, p. 243-246