Treuil (R.), Le mythe de l’Atlantide. – Paris : CNRS Éditions, 2012. – 142 p. : bibliogr., ill. – (Biblis, ISSSN : 1958.0061) ISBN : 978.2.271.07394.5.

Ce livre est publié dans la série « Le passé recomposé » de la Collection Biblis dont le but, indique l’éditeur, est de « faire le point sur un thème particulier, proposer une thèse inédite ou simplement tordre le cou à une idée reçue ». Mission accomplie ici : c’est bien ce qu’on décèle dans ces cent quarante-deux pages au format de poche (10 x 18 cm), écrites d’une plume allègre, et volontiers humoristique, par R. Treuil. Chacun a entendu parler de cette île à la brillante civilisation qui aurait été engloutie par punition divine environ dix mille ans avant notre ère, dont on trouve la première mention dans Platon (Timée 23-26 et Critias 112b-121c). L’auteur commence par constater la fascination qu’a exercée cette histoire, à preuve, pour s’en tenir au français et à l’anglais, les cinq millions de références que fournit Internet pour « Atlantide » et les vingt-cinq millions pour son équivalent « Atlantis », sans compter les quarante mille ouvrages — et même plus ! — qui s’en sont inspirés. La littérature, la bande dessinée, la science-fiction, les arts, le cinéma y ont butiné, mais c’est surtout la localisation de cette terre et, par suite, l’explication rationnelle de sa disparition, qui ont fait travailler les esprits. C’est un panorama de cette activité fébrile depuis la Renaissance jusqu’à nos jours que brosse le premier chapitre. De nombreux lieux ont été proposés, dans l’Atlantique, en Suède, en Afrique (Nigéria, Namibie, Sahara, etc.), à Troie, en mer Égée, et mille autres (jusqu’à l’Auvergne !), si bien, comme le dit notre confrère, « qu’on ferait plus facilement la liste des endroits où l’on n’a pas tenté de localiser l’Atlantide que de ceux où l’on a essayé de la faire » (p. 43). Face à cette inflation, dans une démarche rigoureusement scientifique, il revient au point de départ, c’est-à-dire aux deux textes conservés de Platon, où il est question de ce territoire. Il les analyse avec acribie et fait ressortir que le philosophe a voulu, grâce à eux, faire passer un message moral : la nécessité de rester fidèle à un idéal de vertu. Il énumère alors les quatre attitudes qui ont été adoptées vis-à-vis de ce récit : 1) ce sont des faits réels, 2) c’est une transposition de faits réels, 3) c’est une allégorie, 4) c’est une fiction pure et simple. Pour lui, il s’agit d’un mythe forgé par le philosophe. Il montre que cela a toutes les caractéristiques d’un mythe. Le succès de l’Atlantide, selon R. Treuil s’explique pour des raisons qui ressortissent à l’anthropologie. Il met en évidence comment cette légende présente des interférences avec les mythes qui ont fleuri au fil des siècles dans diverses civilisations (chap. 3) le mythe de l’âge d’or aux débuts de l’humanité, celui du paradis perdu, celui du déluge, celui du bon sauvage, dont des résurgences apparaissent à chaque époque. Il montre aussi que cela a toutes les fonctions d’un mythe (chap. 4) prescrire, distraire, glorifier. Au passage, les chercheurs, qui retrouvent dans la réalité ce qui n’est que le fruit de leur imagination, sont gentiment moqués. Ce petit livre qui a tout d’une publication d’agrément (prix de 8 €, taille, style, nombreuses illustrations) et mène l’enquête comme un roman policier est, mine de rien, très savant et très sûr : il repose sur des sources scientifiques abondantes et tout ce qu’il y a de plus sérieux, ainsi qu’en témoigne la bibliographie de treize pages ; l’auteur, professeur émérite de protohistoire égéenne à l’université de Paris I – Panthéon Sorbonne, spécialiste de ces questions, a participé à de nombreux colloques sur le sujet. Cet ouvrage aura tout à fait sa place dans les bibliothèques universitaires. On peut aussi l’emporter à la plage : il divertira et on ne « bronzera pas idiot » !

Lucienne Deschamps