Urbane Strukturen und bürgerliche Identität im Hellenismus. – A. Matthaei, M. Zimmermann Hrsg. – Heidelberg : Verlag Antike, 2015. – 421 p. : fig., index. – (Die hellenistische Polis als Lebensform, ISSN : 2365.1830 ; 5). – ISBN : 978.3.938032.55.8.

Produit du programme de la DFG sur les poleis hellénistiques et dernière livraison de la collection Die hellenistische Polis als Lebensform, ce volume renouvelle l’approche sur les structures urbaines, même si la notion d’identité civique appuyée sur ces structures ne ressort pas de chacune des dix-neuf contributions. Les travaux de l’équipe emmenée par Martin Zimmermann et Albrecht Matthaei s’inscrivent dans les tendances actuelles de la recherche en histoire et archéologie urbaine antiques. L’approche pluridisciplinaire multiscalaire mobilise méthodes actuelles ou plus traditionnelles : prospections, fouilles, études géomorphologiques, statistiques, onomastique, etc.. Les études diachroniques mettent en évidence l’évolution contrastée des communautés depuis les premières traces d’occupation à l’Âge du bronze jusqu’à l’époque ottomane. Des photographies, cartes et des plans inédits de qualité portent à la connaissance du lecteur les vestiges de régions et de sites jusqu’ici méconnus, dont certains ont été identifiés pour la première fois. Quelques travaux sont en revanche dépourvus d’une cartographie nécessaire pour permettre aux non spécialistes peu familiers de certaines régions de se repérer en Phocide, dans le Péloponnèse ou en Lycie. Afin de faciliter le maniement de ce volume et la confrontation des résultats de ces recherches, un classement des contributions selon les thématiques dégagées par Martin Zimmermann dans son avant-propos (p. 7-10) aurait été appréciable (genèse des cités et processus de concentration ; phases de développement urbain et contexte régional ; signification et développement des bâtiments publics ; structures et dynamiques du peuplement rural ; stratification sociale de la communauté civique, magistrats, prêtres et institutions politiques). L’ensemble des publications des contributeurs du projet est utilement compilé après cette introduction, et l’ouvrage se termine par une série d’index.

Plusieurs travaux se penchent sur le processus de formation des poleis et le maillage civique qui en découle, caractérisé par une concentration à l’échelle régionale et microrégionale. L’évolution se fait souvent dans le cadre d’un koinon autour d’un sanctuaire commun (sanctuaire de Cybèle à Kastabos en Chersonèse de Carie (Winfried Held et Christine Wilkening-Aumann p. 74-98), de Poséidon pour la Triphylie (Péloponnèse) (Joachim Heiden et Corinna Rohn p. 330-349), koinon des Achéens intégré par Mégare au IIIe s. a.C. (Klaus Freitag p. 56-67)). Il faut distinguer le contexte microasiatique, où des communautés constituées en koina adoptent le modèle grec, et la Grèce propre, où des cités anciennes intègrent des koina de type État fédéral. Les mêmes logiques présidant à la conclusion de sympolities ou à l’intégration dans un koinon, les conclusions de Christof Schuler et Andreas Victor Walser (p. 350-359) sur les synœcismes et sympolities en Phocide et en Lycie rejoignent celles de Kl. Freitag. Dans des régions caractérisées par l’existence de très petites poleis, ces deux entités remodèlent la géographie politique tout en permettant aux communautés de conserver leur identité propre grâce au maintien de leurs institutions ou au monnayage.

L’exploration des structures urbaines passe aussi par une meilleure compréhension de l’asty et de la chôra et des rapports entre cité et territoire, en particulier dans le cadre de fondations de cités. Les équipes de M. Zimmermann, Felix Pirson, Achim Lichtenberger et Andreas Oettel ont respectivement travaillé sur les centres urbains et les territoires de Pergame (p. 193‑236), Elaia (p. 22-55), Lysimacheia (p. 163-192) et Lissos (Albanie) (p. 237‑254). Il s’agit là d’études fondamentales (en particulier celle consacrée à Pergame) pour l’histoire des chôrai hellénistiques qui suscitent l’intérêt des chercheurs depuis peu, les travaux s’étant jusque‑là essentiellement portés vers les fortifications du territoire[1]. Sur ce point, l’intérêt stratégique d’un site ou d’un secteur conditionne la structuration du territoire par un réseau de villes-forteresses ou de forteresses secondaires (études les plus notables sur Atarneus [chôra de Pergame] et Lissos).

Parallèlement, le peuplement et l’économie des campagnes hellénistiques micrasiatiques sont enfin documentés grâce au recensement des installations agricoles (Chersonèse de Carie), à l’étude de villages et de fermes (chôra de Pergame). L’occupation du territoire est marquée par des mouvements de population que l’on ne pouvait que supposer d’après la croissance sans précédent des villes micrasiatiques. Les villes de la chôra de Pergame se dépeuplent au profit de la capitale du royaume, tandis que villages et fermes restent dynamiques, une partie des habitants se dispersant dans des sites ruraux au plus près des exploitations agricoles dont la production approvisionne Pergame. Les recherches paléoenvironnementales révèlent aussi la richesse des territoires qui permet aux communautés de se développer et de connaître une prospérité parfois temporaire, quelquefois en raison d’une surexploitation des ressources (déforestation en Chersonèse de Carie et en Éolide).

L’évolution des territoires est aussi conditionnée par l’instabilité de certains pouvoirs dominants (rois, cités, Rome), dont la présence peut être une source d’enrichissement ou d’appauvrissement selon les circonstances. W. Held et Christine Wilkening-Aumann montrent ainsi que l’établissement de la domination rhodienne sur la Chersonèse de Carie est un facteur de prospérité économique (production massive de vin destinée à l’exportation). En Triphylie au contraire, c’est la période d’indépendance vis-à-vis d’Élis après 400 a.C. qui permet aux cités qui la composent de se développer.

Plusieurs cités ont en commun d’avoir été contrôlées plus ou moins étroitement par un roi (sauf pour la Chersonèse de Carie contrôlée par Rhodes) : l’incorporation dans un royaume prive les communautés de leur liberté d’action, et soumet la ville et le territoire à des intérêts supra‑civiques. En ce qui concerne les villes royales, leurs spécificités ressortent des recherches entreprises sur Lysimacheia, Pergame (Dirk Steuernagel sur les temples p. 360-385, Ralf von den Hoff sur le gymnase, p. 123-145) et Lissos. Ce sont des villes largement façonnées par les aménagements défensifs inhérents à leur fonction de capitale royale. À Lissos, l’enceinte construite peu après la fondation de la ville c. 300 a.C. présente toutes les caractéristiques d’une muraille hellénistique (mur à double cours et emplekton et tracé à crémaillère). La contribution de l’équipe de l’Université de Münster sur Lysimacheia est l’une des plus précieuses du volume et comble une lacune importante de la recherche. Si la localisation de la ville sur le site de Boyalır est correcte (sa position dans la région et les vestiges mis au jour vont dans ce sens), la capitale de Lysimaque fondée en 309 a.C. atteignait la taille exceptionnelle d’au moins 300 ha, ce qui permet de prendre la mesure de l’ambition de Lysimaque.

À Pergame, les Attalides ont créé des espaces urbains clairement circonscrits en construisant des temples et un gymnase. En tant qu’édifices religieux et hauts lieux de la vie civique, les temples de la ville ou de la chôra (Marmut Kale) sont des marqueurs dans le paysage pour les habitats et pour ceux venant du dehors. Les souverains apparaissent ainsi comme les grands évergètes de la cité. Synnaoi des dieux, ils ont tenu une place particulière dans les temples grâce à leurs statues, tandis que dans le gymnase, le programme iconographique met en avant la figure royale associée aux dieux. Après la fin de la monarchie, les citoyens prennent la place des rois dans ces édifices qui deviennent des lieux centraux de l’autoreprésentation des élites. Leur ornementation architecturale permet aussi à la cité de se positionner dans une koinè hellénistique tout en conservant sa singularité. Ces spécificités locales sont aussi perceptibles à Lysimacheia, dont l’identité s’inscrit dans les traditions locales grâce au choix du type monétaire du lion. À Élaia en revanche, l’influence pergaménienne est une composante majeure de l’identité civique, en s’étendant au port et à la ville ainsi qu’à l’économie avec le développement de productions locales imitant les formes pergaméniennes.

Qu’il y ait domination royale ou non, la topographie et le développement monumental des centres urbains révèlent une certaine uniformité des pratiques durant la période, comme à Pergame, Assos, Typaneai et Samikon aux IVe et IIIe s. (Klaus Rheidt p. 300-329). L’urbanisme orthogonal intègre de nouveaux bâtiments publics (pour les institutions civiques) dans le cadre d’aménagements monumentaux planifiés. Des édifices emblématiques ont un rôle de représentation de la cité à Assos et Pergame, où la monumentalisation se poursuit au IIe s.

La réflexion de Henner von Hesberg porte sur les théâtres hellénistiques et sur les rapports entre les individus et la communauté (p. 99‑122). Il revient sur l’importance des théâtres comme lieux de rassemblement de l’assemblée[2], ce qui paraît toutefois davantage relever d’une situation exceptionnelle que d’une pratique commune à l’ensemble des cités[3]. L’apport essentiel de H. von Hesberg est de montrer comment les caractéristiques architecturales du bâtiment sont déterminées par l’octroi d’honneurs. Pour l’auteur, c’est l’importance des théâtres pour les cités et les possibilités que ces bâtiments offrent pour honorer les élites qui expliquent leur présence dans la majorité des poleis (il faudrait ajouter à cela la dimension cultuelle des théâtres, et nuancer ces conclusions par les travaux de J.-Ch. Moretti).

Dans ce volume, l’identité civique est aussi abordée par le biais de la structuration du corps civique, au travers notamment de la documentation épigraphique étudiée par Linda-Marie Günther (citoyennes à Milet, p. 68-73), Marietta Horster et Peter Kató (prêtres et personnel religieux, p. 146-152) et Daniel Kah (décrets honorifiques, p. 386‑399). Les autres composantes de la population de la cité (non citoyens de tous ordres), qui sont certes peu perceptibles dans les textes, sont malheureusement à peine évoquées alors qu’elles participent elles aussi de l’élaboration d’une identité civique[4]. Les bases de statues honorifiques de l’Acropole d’Athènes (Ralf Krumreich et Christian Witschel, p. 153-162) révèlent, grâce au phénomène bien connu du remploi de bases de statues de personnages grecs, la place nouvelle tenue par des personnages romains dans les cités (ici Sextus Pompée, le grand-père du Triumvir). À Milet, la mobilité sociale est importante, et les pratiques familiales et sociales des élites indiquent une ouverture progressive de la cité sur l’extérieur (à partir du début du IIe s.) en raison de l’oliganthropie qui paraît être une caractéristique des cités hellénistiques. À Priène, Athènes et Kos étudiées par M. Horster et P. Kató, les élites cherchent à se distinguer par l’érection de décrets ou de statues honorifiques, par l’achat de prêtrises ou l’évergétisme, avec des particularités locales relevant d’identités spécifiques liées aux traditions propres à un sanctuaire ou à une cité.

Trois contributions essentielles portent sur Priène. Wulf Raeck et al. et Franck Rumscheid livrent une synthèse des recherches portant sur différents espaces publics et religieux (p. 255‑282) et sur les habitats (p. 283-299) jusqu’ici publiées dans les Kazı Sonuçları Toplantısı de 2003 à 2012, et désormais facilement accessibles (not. publication des fouilles de la maison de Lampon). Les premiers obtiennent les résultats les plus marquants dans le secteur au sud du bouleutérion et du prytanée, le sanctuaire des Dieux égyptiens et le sanctuaire rupestre au nord de la ville. À la suite de la thèse inédite d’Alexander von Kienlin[5], ils montrent que le premier secteur était partiellement occupé par des maisons avant la construction des deux monuments publics. Dans le sanctuaire rupestre, l’un des rares de ce type à être fouillé, le culte de Cybèle et des Nymphes s’épanouit durant l’époque hellénistique puis tombe en désuétude à l’époque impériale.

En ce qui concerne les habitats, Fr. Rumscheid montre que l’aménagement des insulae situées à l’est de la ville, entre le sanctuaire d’Athéna et l’agora et le rempart est progressif, le plan des maisons présentant des variantes (ce qui va à nouveau à l’encontre de certaines conclusions de Wolfram Hoepfner et Ernst-Ludwig Schwandner[6], sur le modèle de la maison-type [Typenhaus]). Certaines comprennent des ateliers-boutiques : il y a donc coexistence d’activités économiques au sein des espaces résidentiels (travaux de Pavlos Karvonis[7]).

Ces transformations de l’espace urbain s’accompagnent de changements sociaux perceptibles dans les décrets honorifiques étudiés par D. Kah. À partir du IIe s., on retrouve le rôle croissant des élites et des grands évergètes mis en évidence pour la période par Philippe Gauthier[8]. Leur implication est le fait d’individus et non d’une classe distincte, et leur lien de plus en plus affirmé avec la Boulè pourrait être selon D. Kah une étape vers la fusion du groupe des élites avec la Boulè identifiée par Patrice Hamon[9].

Au-delà des villes et de leurs territoires, M. Zimmermann (p. 400-405) met en perspective la notion d’identité locale avec celle d’une identité régionale, et pose la question de l’existence d’une identité à l’échelle de la microrégion. Il annonce ainsi les développements futurs de la recherche menée par les membres de son équipe, qui sont largement conditionnés par l’évolution de la situation politique et des conditions de la recherche en Turquie.

Gabrièle Larguinat-Turbatte, IRAA et Ausonius

[1]. Par ex. I. Pimouguet-Pédarros, Archéologie de la défense. Histoire des fortifications antiques de Carie (époques classique et hellénistique), Besançon 2000.

[2]. Fr. Kolb, Agora und Theater, Volks – und Festversammlung, Berlin 1981.

[3]. J.-Ch. Moretti, Théâtre et société dans la Grèce antique. Une archéologie des pratiques théâtrales, Paris 2001.

[4]. Cf. par ex. J.-M. Bertrand, « À propos des πάροικοι dans les cités d’Asie Mineure » dans P. Fröhlich, Chr. Müller éds., Citoyenneté et participation à la Basse époque hellénistique, Genève 2005, p. 39-49.).

[5]. Die Agora von Priene, Munich 2004.

[6]. Haus und Stadt im klassischen Griechenland, Munich 1994.

[7]. « Typologie et évolution des installations commerciales dans les villes grecques du IVe s. et de l’époque hellénistique », REA 110, 2008, p. 57-81.

[8]. Les cités grecques et leurs bienfaiteurs, BCH Suppl. XII, 1985.

[9]. « Le Conseil et la participation des citoyens : les mutations de la basse époque hellénistique » dans P. Fröhlich, Chr. Müller éds., op. cit., p. 120‑144.