Vitruve, De l’architecture. Livre V. – Texte établi, traduit et commenté par C. Saliou. – Paris : Les Belles Lettres, 2009. – LXXVI+434 p. : bibliogr., index. 72 fig., tableaux. – (CUF, ISSN : 0184-7155 : série latine ; 393). – ISBN : 978.2.251.01453.1.

Fruit d’une H.D.R. soutenue sous la direction de P. Gros, la publication dans la C.U.F. du Livre V de Vitruve constitue un événement scientifique important et l’on ne pourra que se réjouir du travail d’édition et de commentaire en tout point remarquable qu’a accompli C. Saliou. Le Livre V est en lui-même particulièrement important : se situant à l’aboutissement de l’évolution urbanistique de l’Italie romaine causée par sa municipalisation, sur la base de l’urbanisme hellénistique, il présente une cohérence et un caractère synthétique que l’on ne trouve pas dans les autres livres du traité De l’architecture (d’ailleurs, C. Saliou reprend l’hypothèse d’I. K. McEwen : la « composition cubique » invoquée par Vitruve dans la préface renverrait à la tetraktys pythagoricienne avec pour effet de placer le Livre V au centre même de l’oeuvre vitruvienne). Y sont en effet abordés les grands ensembles monumentaux de l’urbanisme romain (à l’exception des édifices religieux) : places publiques, basiliques, théâtres, portiques, bains, palestres et ports.
L’introduction présente, comme il se doit, les enjeux scientifiques de l’ouvrage de Vitruve. C. Saliou montre en quoi il est l’héritier des travaux théoriques et pratiques des générations précédentes (architectes et urbanistes grecs) mais aussi un témoin de son époque, ayant fréquemment recours à des données contemporaines : morphologie des théâtres, modèle du forum tel qu’il était déjà réalisé dans des villes italiennes, sans oublier la basilique de Fano, seul bâtiment construit par Vitruve dont il soit question dans l’ensemble des dix livres d’architecture. C. Saliou analyse méticuleusement « l’encyclopédisme vitruvien », dont la palette s’étend à la lexicologie, à la grammaire aussi bien qu’à l’acoustique. Vitruve se révèle, à son habitude, comme un esprit curieux et un grand débiteur de la tradition hellénistique. C. Saliou traite ces questions avec rigueur et, à propos des « vases acoustiques », fournit une appréciation très argumentée et nuancée de la dette de Vitruve à l’égard d’Aristoxène de Tarente, qui montre que Vitruve a utilisé des sources hellénistiques probablement traduites en latin et qu’il a dû trouver dans les sources musicologiques contemporaines. Cette étude (détaillée dans les notes et faisant aussi l’objet d’un appendice historiographique fort intéressant sur la question des vases résonateurs) s’appuie sur un véritable travail de musicologie pour lequel l’éditrice a poussé l’exigence intellectuelle jusqu’à mettre à contribution les chercheurs du laboratoire d’acoustique musicale du C.N.R.S et à aborder des questions extrêmement techniques.
Une partie importante de l’introduction est consacrée au théâtre. Sur ce sujet, si bien documenté, l’analyse remarquablement perspicace de C. Saliou permet d’aboutir à des constatations nouvelles : elle montre en effet que la distinction entre theatrum Graecorum et theatrum latinum repose principalement sur des critères culturels et non pas, comme on a tendance à le penser de manière réductrice, sur des différences architecturales. Ainsi, le théâtre de Pompée et celui de Marcellus relèvent‑ils du theatrum Graecorum. De fait, les deux caractéristiques morphologiques du théâtre de Pompée (substructions construites et structure close du bâtiment) ne figurent pas dans les critères utilisés par Vitruve pour qualifier un théâtre latin (parmi lesquels se trouve la plus faible hauteur de l’avant-scène par rapport au théâtre grec). Plus généralement, cette démonstration illustre une fois encore l’exigence d’un « bon usage de Vitruve » qui nécessite, comme l’ont abondamment montré P. Gros et L. Callebat ainsi que plusieurs savants italiens, une prise en compte très prudente à la fois de la lettre du texte vitruvien et des présupposés personnels et culturels qui en éclairent les orientations profondes.
Un compte-rendu synthétique ne saurait épuiser la richesse considérable de l’appareil de notes que nous fournit l’édition de C. Saliou, dans lesquelles sont traités tous les aspects du texte vitruvien. Pour ne prendre qu’un ordre de considérations, les questions de codicologie et de vocabulaire sont abordées de front : des lectures fautives sont rejetées avec d’excellents arguments, de même que, à l’inverse, des lectiones difficiliores sont maintenues. La valeur sémantique d’expressions purement vitruviennes est précisée. À propos des thermes, on réalise que la terminologie vitruvienne est précise mais que c’est la topographie des bâtiments eux-mêmes qui ne l’était pas toujours. Ainsi dans le cas du propnigeum, défini avec de bons arguments comme une pièce de transition chauffée avant l’accès au laconicum, C. Saliou montre que plusieurs cas de figure pouvaient se présenter dans la réalité : il pouvait y avoir deux (voire trois) pièces de transition, auquel cas une seule s’appelait propnigeum, mais dans le cas contraire, la seule pièce de transition précédant l’étuve pouvait aussi être dénommée sudatio ou unctorium. À l’inverse, dans le cas des palestres, le mot xyste pouvait recevoir, dans l’usage savant ou populaire, des acceptions variées. Au fil des notes, une bonne partie du vocabulaire vitruvien se trouve ainsi nuancée ou précisée.
La somme de connaissances mise en oeuvre, la finesse de l’analyse et l’importance des résultats font de cette édition du Livre V de Vitruve un monument que devront désormais prendre en compte les études sur l’architecture civile et l’urbanisme romains.

Jacques des Courtils