Women and War in Antiquity. – J. Fabre-Serris, A. Keith eds. – Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2015. – VIII+341 p. : bibliogr., index, fig. – ISBN : 978.1.4214.1762.3.

Women and War in Antiquity est le fruit des activités du réseau de recherche international EuGeStA (European network on Gender Studies in Antiquity/Réseau européen sur les Gender Studies dans l’Antiquité), porté en France depuis sa création par l’Université de Lille 3 (UMR 8164). Il reprend, pour partie, des communications prononcées lors d’un colloque inaugural du réseau organisé à Lille en 2009 ; celui-ci réunissait des intervenants provenant des universités partenaires de Bâle, Lille 3, Manchester, Paris 1 et Turin en même temps que quelques spécialistes du sujet. À quoi s’ajoutent des contributions proposées par des chercheurs issus d’institutions plus récemment insérées dans ce projet de recherches, universités d’outre Atlantique et de Suisse notamment.

L’ensemble trouve sa cohérence dans l’exploitation d’une thématique ambitieuse : renouveler les perspectives d’études du féminin dans ses rapports à la guerre. Près de quarante ans après la parution du fameux article de N. Loraux, « Le lit, la guerre », l’entreprise se propose de reconsidérer les assignations du masculin et du féminin dans la sphère guerrière, de discuter les normes d’altérité, d’inversion ou de partition des rôles[1]. Prenant acte d’un déficit historiographique – qui semble tout de même faire bon marché des publications antérieures tout juste signalées dans une note de l’introduction –, les deux éditrices forment le vœu d’offrir un panorama sur ces questions à la lumière des problématiques récentes et dans l’optique des études de genre promues par EuGeStA. Le cadre choisi est celui de l’Antiquité grecque et romaine, une très longue période qui permet d’envisager les traditions épiques et leurs multiples réinterprétations, les faits militaires tels qu’ils sont présentés depuis Hérodote jusqu’à l’Histoire Auguste. À cela se greffe une volonté de corriger les déséquilibres en mettant l’accent sur le champ romain, moins fréquenté. L’intention est d’instaurer un dialogue entre les époques mais également entre les genres puisqu’il est fait appel à des spécialistes de la littérature, de l’histoire et de la culture matérielle, quoique cette dernière fasse ici figure de parent pauvre avec un seul article pour en rendre compte.

Après une brève introduction signée par les éditrices, employée en large mesure à la présentation résumée des contributions, le volume s’organise en deux parties, d’épaisseur inégale. La première dédiée à l’analyse littéraire[2], la seconde à l’enquête historique[3]. À lire l’ensemble, cette division formelle se révèle parfois bien artificielle. La porosité entre les approches est particulièrement manifeste dans les écrits de la seconde section qui discutent les interférences entre les sources et combinent les types d’analyse. Ainsi, l’article final de H. Harich-Schwarzbauer[4] consacré à l’examen de poèmes politiques, les éloges de Claudien, met-il bien en valeur la part considérable de l’inspiration épique dans la construction des rôles féminins en lien avec la guerre.

Exploitant l’abondant matériel littéraire dérivé des traditions poétiques, les neuf contributions regroupées dans le premier axe interrogent les notions de mise à l’écart ou de marginalisation des femmes dans ces discours autour de la guerre.

Les injonctions qui dénient aux femmes le droit d’intervenir dans les affaires guerrières, réitérées dans l’Iliade et dans l’Odyssée, servent d’entrée en matière et sont au centre des réflexions de Ph. Rousseau[5] ; interprétées en fonction des interlocuteurs, ramenées à des contextes précis, l’auteur montre qu’elles semblent beaucoup moins définitives qu’il n’y paraît. L’examen des prises de parole féminine dans l’Iliade par M. Nappi[6], dans les cycles thébains tels qu’exploités par les Tragiques athéniens par L. Bruit Zaidman[7], l’exploration des scènes de teichoskopia dans l’Iliade, la Thébaïde de Stace ou dans les Argonautiques de Valerius Flaccus par Th. Fuhrer[8] confirment ensuite, s’il en est besoin, que les auteurs ménagent aux femmes des formes et des espaces de participation. Placées en protagonistes des récits héroïques, leurs commentaires servent en outre à introduire un autre point de vue dans la représentation de la guerre, éventuellement critique. Spectatrices des combats, victimes le plus souvent, les femmes se font encore les interprètes d’émotions, contrôlées ou non. L’observation des Troyennes de Sénèque par J. Fabre-Serris démontre que la maîtrise de soi n’est pas l’apanage d’un sexe mais qu’elle se rencontre aussi chez plusieurs personnages féminins qui s’illustrent par leurs vertus morales[9]. De surcroît, l’expression de puissants sentiments peut aussi être utilisée pour défier et outrepasser les rôles assignés à l’instar des héroïnes de Stace présentées par F. Bessone[10]. Enfin, dans un contexte plus particulièrement romain, l’étude des genres élégiaque et épique respectivement par A. Keith[11] et A. Sharrock[12], enseigne que les figures féminines représentées contribuent explicitement et implicitement à la légitimation idéologique des conquêtes militaires quand elles ne sont pas elles-mêmes, comme Camille dans l’Énéide, mises en situation de combattre et de mourir avec les honneurs. Inséré dans cette partie, l’unique article du volume consacré aux représentations figurées est l’œuvre de F. Lissarrague[13]. Quelques exemples choisis de prises d’armes qui mettent en valeur des variations de scénographies l’amènent à considérer les modèles d’interactions entre hommes et femmes.

Au travers des traditions poétiques, des schémas iconographiques, les contributeurs mettent en lumière des mots et des actes, rendent audibles des voix de femmes ignorées ou sous-évaluées, recentrent le regard sur leurs gestes. Même anéanties par les guerres, il ressort que plusieurs héroïnes ne manquent pas, sous la plume de quelques auteurs, d’opposer au malheur leur grandeur d’âme.

Le deuxième axe, plus réduit avec sept articles, prend en considération l’action des femmes dans les guerres de l’histoire de quelque type que ce soit. Pour les lecteurs familiers de l’historiographie francophone récente, il offrira assez peu de nouveauté. Après un tour d’horizon introductif signé par P. Ducrey[14], St. Georgoudi[15] et P. Payen[16], se proposent d’envisager les récits qui font intervenir des femmes dans la narration d’affrontements, d’observer les modes d’engagement ; l’un et l’autre s’interrogent finalement sur le bien fondé des théories d’inversion de la normalité ou de marginalité. Les articles suivants donnent à voir des guerrières, des femmes opérant sur le terrain militaire. Il y est question de la place qui leur est faite dans les sources, du traitement qu’elles y reçoivent : reines de Carie pour V. Sebillotte Cuchet[17], Fulvia pour J. Hallett[18]. St. Benoist, pour sa part, balaie plusieurs siècles et envisage les incursions de quelques figures choisies, Augustae et princesses, dans le champ militaire[19]. Les portraits qu’en donnent les sources témoignent des tensions qui se nouent autour de l’exercice du pouvoir étant entendu que leur engagement résulte d’une carence masculine.

En mettant en avant diverses formes de collaborations et d’interventions des femmes sur le terrain guerrier, les contributions de cette seconde section attirent l’attention sur les filtres discursifs, idéologiques et historiographiques qui estompent ou occultent leurs services, qu’ils soient individuels ou collectifs. Ils témoignent du profit à tirer d’enquêtes approfondies en ce domaine.

La publication se clôt par une bibliographie cumulée des articles et par de précieux index.

Women and War in Antiquity est un volume riche et composite, à l’image sans doute des sources qui sont examinées. Le choix affirmé de la longue durée et de l’interdisciplinarité ne tient pas tout à fait ses promesses – 16 articles n’y suffisent probablement pas – et l’époque hellénistique, prodigue en guerrières, n’est ainsi pas abordée. Plusieurs axes de réflexion traversent l’ouvrage et il nous semble qu’une solide introduction aurait enrichi l’ensemble, en posant les repères et les jalons, notamment dans les différentes traditions historiographiques représentées ici. Une conclusion aurait été utile, afin de faire émerger un bilan, de faire écho aux difficultés soulevées par des participants du colloque de Lille – dans quelle mesure ces figures féminines « écrites » peuvent-elles être des figures historiques s’interroge J. Hallett. Enfin, s’il y a lieu de se réjouir du développement des collaborations internationales, de la pluralité des approches, il est regrettable que ces mises en œuvres ne soient pas assorties, dans une édition scientifique, d’une pluralité des langues d’expression…

Somme toute, le volume traduit bien les inflexions de la recherche et le refus des propositions par trop catégoriques. Du lit à la guerre, il y a place pour une série de postures, d’emplois féminins, sans parler de rendre leur visibilité à celles qui prennent une part active, armes en main, qui incarnent des valeurs guerrières. Le mérite de l’ouvrage est de rassembler des travaux d’histoire culturelle et sociale qui mettent en exergue l’implication des femmes dans tous les espaces du champ social. En favorisant la diversité des lectures, Women and War in Antiquity rend manifeste la complexité des rapports entre femmes et guerres et convainc que les lignes de partage ne sont nullement figées.

Nadine Bernard

[1]. N. Loraux, « Le lit, la guerre », L’homme 21, 1981, p. 37-67, repris dans une version légèrement modifiée dans Les expériences de Tirésias. Le féminin et l’homme grec, Paris 1989, p. 29-53.

[2]. From Words to Deeds : Between Genres.

[3]. Women and War in Historical Context : Discourse, Representation, Stakes.

[4]. « The Feminine Side of War in Claudian’s Epics ».

[5]. « War, Speech, and the Bow Are Not Women’s Business ».

[6]. « Women and War in the Iliad : Rhetorical and Ethical Implications ».

[7]. « Women and War : From the Theban Cycle to Greek Tragedy ».

[8]. « Teichoskopia : Female Figures Looking on Battles ».

[9]. « Women after War in Seneca’s Troades : A Reflection on Emotions ».

[10]. « Love and War : Feminine Models, Epic Roles, and Gender Identity in Statius’s Thebaid ».

[11]. « Elegiac Women and Roman Warfare ».

[12]. « Warrior Women in Roman Epic ».

[13]. « Women Arming Men : Armor and Jewelry ».

[14]. « War in the Feminine in Ancient Greece ».

[15]. « To Act, Not Submit : Women’s Attitudes in Situations of War in Ancient Greece ».

[16]. « Women’s Wars, Censored Wars ? A Few Greek Hypotheses (Eighth to Fourth Centuries BCE) ».

[17]. « The Warrior Queens of Caria (Fifth to Fourth Centuries BCE) : Archeology, History, and Historiography ».

[18]. « Fulvia : The Representation of an Elite Roman Woman Warrior ».

[19]. « Women and Imperium in Rome : Imperial Perspectives ».