Writing Politics in Imperial Rome. – Edited by W. J. Dominik, J. Garthwaite and P. A. Roche. – Leiden : Brill, 2009.- XIV+539 p : bibliogr., index. – (Brill’s Companions in Classsical Studies, ISSN : 1872.3357). – ISBN : 978.90.04.15671.5.

L’ouvrage collectif coordonné par W. J. Dominik, J. Garthwaite et P. A. Roche explore les différentes stratégies et techniques adoptées par les auteurs romains entre 50 avant n. è. et 120 de n. è. pour évoquer la question politique et met en exergue certaines de leurs préoccupations. Dans un chapitre introductif en forme de bilan, les auteurs soulignent l’apport des diverses contributions, lesquelles montrent la permanence de la question politique (dans toutes ses acceptions) dans la littérature romaine en dépit de la mise en place du pouvoir impérial. La vitalité de cette thématique témoigne d’un engagement qui jamais n’a cessé, même si le contexte a pu contraindre les écrivains à user de diverses stratégies pour s’exprimer. La réflexion politique était d’autant plus nécessaire que les évolutions institutionnelles obligeaient à repenser les normes telles qu’elles avaient existé sous la République. Afin de mieux appréhender le contexte dans lequel est né le Principat, quelques écrivains de la fin de la période républicaine font l’objet d’une analyse.
Le livre est composé de vingt-et-un chapitres, tous envisageant un auteur particulier dans un ordre respectant la chronologie historique. Une contribution toutefois se détache des autres dans la mesure où, précisément, elle ne s’attarde pas sur un auteur précis mais pose la question de la liberté d’expression au début de l’Empire. Elle constitue la véritable introduction au reste de l’ouvrage. St. Rutledge suggère que la libertas a longtemps été perçue à travers un prisme réducteur : la possibilité de débattre librement au Sénat et, pour les sénateurs, d’écrire sans craindre la réaction du Princeps. En fait, la libertas était à géographie variable : elle variait selon le statut de la personne qui parlait, du lieu où l’on se trouvait et/ou de la qualité de l’auditoire. De toute évidence, un statut social élevé et des relations haut placées permettaient de jouir d’une liberté de parole plus importante que le commun des mortels. Au final, les sénateurs, par exemple, conservèrent bien souvent une appréciable liberté de parole. Dans la manière de s’adresser au Princeps, c’est encore la différence de statut qui joue, non la nature répressive du régime impérial, répression qui, d’ailleurs, rencontrait bien vite ses limites. Les causes de cette répression sont par ailleurs le plus souvent très mal connues, les sources étant très vagues et lacunaires.
Suivent deux contributions étudiant les évolutions à la fin de la République. J. L. Penwill reconnaît une critique des premiers « triumvirs », et en particulier de l’usage qu’ils firent (Crassus n’est ici pas visé) de Vénus, dans le De natura rerum. Lucrèce forge des images et nous laisse faire des liens avec l’actualité par de subtiles allusions. Le poète invite l’élite romaine à changer sa vision du monde, à suivre la vraie Vénus, celle qui permet de vivre dans la joie, loin de l’ambition sans frein, de l’Envie toujours insatisfaite. Et de proposer une autre forme d’impérialisme, non plus militaire mais intellectuel, lequel sera bien plus profitable à l’humanité. Cicéron évita lui aussi les attaques frontales à l’encontre du dictateur César. Sa conscience le poussa toutefois à des actes de résistance aussi mineurs soient-ils. Son éloge de Caton est à cet égard fort instructif. César se montra patient avec un homme qui sut autolimiter son opposition (J. Hall).
Plusieurs contributions abordent ensuite la période augustéenne. Les écrivains n’ont alors pas hésité à s’insérer dans le débat politique, chacun à sa manière et selon ses préoccupations. À l’image d’Horace, rallié au nouveau régime, ils ont su conserver leur liberté d’esprit (R. Bond) : Virgile expose les souffrances dont sont victimes les ruraux par la faute de Rome (W. J. Dominik) ; Tite-Live évoque à travers Appius Claudius Caecus les différents espaces de compétition ouverts à l’aristocratie (M. B. Roller) ; Tibulle et Properce attribuent un rôle fictif et proprement littéraire aux personnages publics qu’ils nomment afin de montrer que les élégiaques sont irrémédiablement condamnés à vivre dans un monde différent, monde dont les valeurs sont supérieures à celles du monde conventionnel (M. Wilson) ; Ovide, enfin, se distingue par une ironie permanente par rapport au discours et aux valeurs portées par le régime augustéen (G. Williams). On peut toutefois regretter que ces contributions, de très bonne facture, ne soulignent pas le contexte singulier qui commanda leur rédaction. Le fait qu’il se soit agi d’une période de transition la distingue de ce qui allait suivre au Ier siècle de n. è. et au-delà.
Suit une série d’articles présentant les stratagèmes et les préoccupations des écrivains proprement impériaux. Bien sûr, l’ironie et l’ambiguïté avaient les faveurs de beaucoup d’auteurs, Quintilien par exemple : Domitien en fit les frais (P. Roche). User de l’écrit comme d’un speculum, parénèse aux vertus thérapeutiques, était un autre stratagème efficace pour participer au débat politique : le De clementia de Sénèque en est un exemple parfait (J. Ker). De toute évidence, certains genres permettaient une liberté de ton plus grande que d’autres. Autant l’histoire, propice aux comparaisons entre le passé et le présent, était risquée dans la mesure où ses accointances avec la politique n’échappaient à personne (St. Rutledge), autant la fable, dont Phèdre usa avec brio, permettait, parce qu’échappant à tout contexte précis et parce que relevant de la pure imagination, une notable liberté de ton (V. Jennings). Il en allait de même pour la satire. Si les Épigrammes de Martial se présentent comme un « jeu d’esprit », derrière le badinage, d’authentiques prises de position se dessinent (J. Garthwaite). Juvénal, conscient des limites imposées à la liberté d’expression, prend le parti de ne nommer que des hommes du passé… afin de mieux dénoncer tout ce qui est mauvais et en particulier le pouvoir absolu (M. M. Winckler). D’une manière générale, les discours moraux constituaient un biais bien plus prudent que l’histoire pour évoquer les questions politiques.
L’évocation du passé était souvent l’occasion d’une réflexion sur la décadence, thème récurrent à Rome. La corruption de la Rome impériale transparaît chez Lucain (par exemple lors de la réception de César par Amyclas dans la Guerre civile), tandis que Pétrone, à travers la cité de Crotone et le repas préparé par Oenothée, développe une vision encore plus pessimiste : la Rome moderne combine tout à la fois les vices des sociétés primitives et la décadence des sociétés hyper ou post-civilisées (M. Malamud). Calpurnius Siculus, pour sa part, paraît contester dans ses Églogues l’harmonie universelle censée être née de l’avènement de Néron : l’Âge d’or annoncé, théoriquement symbole de régénération, de paix et de justice, est en fait celui des richesses, vecteur de frustrations (J. Garthwaite et B. Martin). Critique de l’action impériale qui transparaît jusque dans les Siluae de Stace (C. E. Newlands). Il n’est jusqu’aux Argonautiques de Valerius Flaccus qui dévoilent une opposition aux valeurs dominantes dans le Principat : la monarchie a restreint le pouvoir et le statut des aristocrates romains, à la fois au niveau individuel et en tant que corps politique (A. Zissos). Réflexion donc autour d’un système dont la façade républicaine s’est depuis longtemps fissurée. D’où l’intérêt de l’oeuvre de Flavius Josèphe, laquelle entraîne son auditoire vers une méditation sur la monarchie et le délicat problème de la succession (St. Mason). Suétone, pour sa part, souligne les enjeux autour de l’astrologie devenue une des modalités de la vie politique romaine (D. Konstan).
On l’aura compris, cet ouvrage collectif constitue une réussite. On peut ne pas partager toutes les interprétations avancées, toutes les contributions n’en sont pas moins très étayées, stimulantes et constituent un apport utile au débat sur la liberté d’expression sous l’Empire. La bibliographie est fournie, récente, mais privilégie peut-être un peu trop les ouvrages en langue anglaise. Sans doute aurait-on pu davantage mettre en avant le discours d’éloges. Des oeuvres comme les Élégies à Mécène ou la Consolation à Livie par exemple auraient mérité une analyse approfondie. Il fallait, il est vrai, faire des choix dans un ouvrage déjà très riche.

Philippe Le Doze